La déconstruction d’un mythe : Mère Teresa

Patrice Dartevelle

L’Eglise catholique va donc canoniser Mère Teresa ce 4 septembre 2016. Pourtant il s’agit bien d’un mythe qui relève de la pire face de l’Eglise. Depuis vingt ans, dans cette affaire, la messe est dite, si on me permet l’expression. En effet, un homme courageux a osé déboulonner une des idoles les plus sacrées de la grande presse et des puissants de ce monde1.
Un spécialiste anglais de science politique, manifestement « humaniste » et athée, décédé en 2011, Christopher Hitchens, c’est de lui qu’il s’agit, a pris ce risque en 1996 en s’attaquant à Mère Teresa sous un titre qui, il est vrai, peut laisser un peu pantois, The Missionary Positio2.

L’ouvrage est de goût très britannique. Pas de grosse brique bourrée de notes et de considérations à prétention philosophique, mais un opuscule de cent pages, clair, direct et presque uniquement « factuel ».

La thèse d’Hitchens est que Mère Teresa est une fondamentaliste religieuse, un acteur politique et la complice de pouvoirs séculiers.

Nous voilà loin de l’image de la femme de bien, authentique et pure, exempte de tout calcul politique, que l’on répand depuis pas mal d’années et spécialement depuis son prix Nobel.

Le dieu Kodak !

La création du mythe de Mère Teresa vaut d’ailleurs par elle-même son pesant d’or. Le cinéaste de la BBC qui a beaucoup fait pour cette création en 1969 n’y est pas allé par quatre chemins. En filmant le home de Mère Teresa à Calcutta, ce cinéaste a cru déceler dans une prise de vue une lumière inattendue et tout à fait spéciale. Il a écrit qu’il était persuadé personnellement que ces images étaient « le premier miracle photographique authentique ».

Plus prosaïquement, son photographe a raconté que c’était la première fois qu’il utilisait un nouveau type de film fabriqué par Kodak et qu’il n’avait pu maitriser des effets inattendus. Mais, pour le réalisateur, c’était une lumière divine saisie par l’objectif !

Le dolorisme

Quelle est la réalité de l’action de Mère Teresa ? Quelle aide apporte-t-elle aux malades avec les autres sœurs de son ordre ?

On peut le savoir par plusieurs témoignages dont celui du Docteur Fox, l’éditeur scientifique de The Lancet, la célèbre revue médicale anglaise, publié dans le numéro du 17 septembre 1994 de la revue. Le Docteur Fox reste prudent dans ses commentaires mais les faits qu’il décrit sont clairs. Les sœurs n’ont pour la plupart aucune formation médicale et il a été le témoin d’une grossière erreur de diagnostic. Elles ne distinguent pas le curable de l’incurable et la pharmacie du home ne contient pas d’analgésique alors qu’il abrite des malades en phase terminale.

Les raisons d’une situation aussi étrange sont purement théologiques. Quand on l’accuse d’enseigner la passivité aux pauvres, la Mère Teresa répond clairement qu’il est très beau pour le pauvre d’accepter son sort, de le partager avec la passion du christ et que la souffrance de pauvres gens aide le monde.

Pas de scrupule !

Un autre aspect étrange de Mère Teresa est l’absence de vergogne qu’elle affiche dans ses relations avec des personnages politiques les plus douteux. Elle a fait des déclarations favorables à Michèle Duvalier à Haïti !

Un de ses généreux bienfaiteurs fut Charles Keating, un financier américain qui a fini par avoir de gros ennuis avec la justice pour ses malversations. Mère Teresa ne s’est pas gênée pour écrire une lettre de soutien à Charles Keating bien symbolique de sa mentalité. Elle avoue ne rien savoir des affaires du financier et du procès en cours. Elle le recommande comme un généreux donateur et cite au procureur la formule biblique : « Quoi que vous fassiez à la moindre de mes brebis… c’est à moi que vous le faites ».

Elle a trouvé cette fois son maitre et le Deputy District Attorney de Los Angeles, T. W. Turley, n’a pas mâché ses mots dans sa réponse : « Le temps où la chasse aux indulgences était une méthode acceptable de chercher le pardon est mort avec la Réforme ».

Le caractère politique de bien des voyages de Mère Teresa est également patent. En 1985, elle a clairement soutenu la politique éthiopienne de Ronald Reagan et elle n’a pas mégoté sur les mots en lui déclarant : « Je n’avais jamais réalisé que vous aimiez les gens si tendrement ! ».

La palme de l’habileté politique, Mère Teresa la recevra pour son voyage en Albanie où elle fut reçue par la veuve d’Enver Hodja, le créateur d’un État athée sur la tombe duquel elle a déposé un bouquet de fleurs !

Et maintenant la canonisation

L’Eglise catholique – c’est-à-dire sa haute direction jouant des sentiments des fidèles les plus désespérés et les plus modestes- persévère donc dans ses idées et la promotion de ses personnages les plus passéistes en magnifiant un dolorisme extrême, qui se repaît par nature de la douleur des malheureux que Mère Teresa s’est refusé de guérir et encore plus d’apaiser. La canonisation a été voulue par Jean-Paul II, qui a procédé à l’étape précédente de béatification (en présence du gouvernement français de Jean-Pierre Raffarin) le 19 octobre 2003. Aux normes de l’Eglise (volonté de faire sérieux ? Difficulté de trouver des miracles présentables ?), l’ensemble de la procédure se situe dans le registre des canonisations express dont le pape polonais avait le secret. Je me demande si, au moins par moments, le pape François ne doit pas se dire que Jean-Paul II aurait mieux fait de moins s’occuper de ce genre de chose et davantage du Vatican qu’il a laissé ingouvernable.


1. Ce qui suit, à l’exclusion de la dernière partie, est la reproduction, à, peine retouchée, de l’article de même titre que j’ai publié dans Espace de Libertés, n° 242, juin-juillet 1996, p. 25.

2. Christopher Hitchens, The Missionary Position. Mother Teresa in theory and practice. Londres et New York, Verso, 1995, 98 p., 7,95£. Une traduction française, de Marie de Saint Cadou, a été publiée en 1996 chez Dagorno.