Le blasphème, un délit qu’on croyait mort et qui est revenu
Patrice Dartevelle
L’universitaire allemand – professeur à l’Université de Dresde – Gerd Schwerhoff vient de nous donner en traduction française une très complète histoire du blasphème [1]. Une telle histoire existait en français. Elle était l’œuvre d’Alain Cabantous[2] mais à vrai dire, elle était plus limitée en temps et en espace.
Gerd Schwerhoff couvre plus soigneusement l’espace et le temps. Son étude traite de différents pays – France, Allemagne, Angleterre – mais sa bibliographie est fortement germanique.
L’Antiquité
Le délit de blasphème ne remonte pas à l’Antiquité préchrétienne. Il y a quelques procès célèbres pour impiété (asebeia), dont celui de Socrate, mais le type de relations entre les hommes et les dieux et la nature de ceux-ci ne permettent guère l’instauration d’un délit de blasphème. On attribue aux dieux les mêmes défauts moraux que ceux des hommes (vols, adultère, tromperie). Les dieux de l’Antiquité n’écrivaient pas de lois et au fond, ils n’aimaient pas les hommes.
L’Antiquité grecque ou romaine ne connaît pas de théologie. Seule l’orthopraxie intéresse les hommes.
La multiplicité des dieux est considérable, les variantes du même dieu sont innombrables. Gerd Schwerhoff relève que « durant les deux cent cinquante années qui précèdent la mort de César, les temples romains furent par exemple dédiés à 78 puissances divines, dont six formes différentes pour le seul Jupiter et quatre pour Hercule ».
Mais l’univers antique va connaître en externe et en interne des exceptions à ces règles.
La découverte du culte pharaonique par César a peut-être joué un rôle sur ce point, mais la divinisation des empereurs successifs va modifier la donne.
Même les effigies des empereurs était l’objet de marque de respect sans comparaison avec celle des dieux. Ainsi, Tibère interdit de remplacer sur une statue la tête d’Auguste par une autre, ce qui normalement ne faisait pas problème. Un tel culte ne osait pas normalement de problème aux différentes religions, celui de l’empereur ayant plutôt un effet d’intégration, à une exception près cependant : le monde juif.
Gerd Schwerhoff suit sur ce point essentiel l’égyptologue Jan Assmann. Celui-ci relève le texte du Lévitique (24, 10-16) où le Seigneur dit à Moïse : « Quiconque maudit son seigneur sera chargé de son péché. Celui qui blasphème le nom du seigneur Yahvé sera mis à mort… qu’il soit immigré ou autochtone, il mourra pour avoir blasphémé ».
Le Lévitique date du Vᵉ siècle avant notre ère et le paganisme gréco-romain ignore un Dieu jaloux comme lui. Le Décalogue fait dire à Dieu : « Je suis un Dieu à la passion jalouse ».
Dans Le prix du monothéisme, publié en français en 2007, Assmann conclut : « Ce n’est pas la distinction entre le Dieu unique et les dieux multiples qui me semble déterminante, mais bien la distinction entre le vrai et le faux dans la religion, entre le vrai Dieu et les faux dieux, le vrai dogme et les dogmes erronés, entre le savoir et le défaut de savoir, la croyance et le défaut de croyance ».
Les Romains n’apprécièrent guère cette mentalité et ce n’est peut-être pas sans cause que selon Tacite (Annales XV, 42), les chrétiens furent poursuivis pour haine du genre humain en 64. L’Apôtre Paul s’était déclaré contre les païens, leur impiété exempte de toute espèce d’injustice, de méchanceté, etc. Le sacrifice en l’honneur de l’empereur était certes un signe de loyauté mais aussi de religiosité. L’ambivalence sur les raisons de la proscription du blasphème durera de nombreux siècles.
Mais le christianisme devient en quelques décennies la religion dominante et la prohibition change. Dès 354, Constance II ordonne, sous peine de mort, la fin des sacrifices et la fermeture des temples païens. En 436, le Codex theodosianus rassemble en un chapitre les édits impériaux traitant de religion. Il traite de la vérité religieuse et crée des crimes de pensée.
Les chrétiens n’hésitent pas à utiliser leur nouvelle position de force contre les autres groupes. Gerd Schwerhoff cite un cas parmi bien d’autres. A Gaza au IVᵉ siècle, la société païenne s’était opposée avec succès au christianisme. Quand l’évêque Porphyre y prend ses fonctions épiscopales vers 400, il ne trouve qu’1 % de chrétiens. Qu’à cela ne tienne, il écrit à l’empereur et obtient la destruction des infrastructures païennes : huit temples et leur contenu.
Avec l’empereur Justinien commence l’histoire du blasphème dans le monde chrétien. Vers 538–542, il promulgue la novelle (une sorte de loi) 77 qui introduit précisément le « blasphème envers Dieu ».
Le terme de blasphème existe dans le Nouveau Testament, mais la doctrine reste floue. Le Père de l’Église Jérôme, à la fin d’un du IVᵉ siècle, reste encore modéré : il distingue entre les blasphémateurs qui ne parviennent pas à « tenir leur langue » et ceux qui outragent Dieu ou les enseignements de l’Église de manière intentionnelle.
Au haut Moyen Âge, les dispositions sur le blasphème restent rares.
Après 1200
Les choses ne changent que vers 1200. À partir de cette date commence l’« âge clair » du blasphème. Ce changement porte sur plusieurs éléments : essor de l’agriculture, de la population et nouvelle étape de la christianisation, assez superficielle jusque-là et enfin en 1215, le Concile de Latran impose la confession annuelle. Les hérétiques sont plus nombreux et franciscains et dominicains, d’abord chargés d’évangéliser les villes, se transforment en inquisiteurs.
Au même moment, les théologiens élaborent une nouvelle catégorie de péché, les péchés de langue. Le promoteur de ces péchés fut un dominicain, Guillaume Perault. À la théorie des sept péchés capitaux fixés par Grégoire le Grand, il ajoute une huitième, celles de péchés de langue. La liste en est copieuse et inquiétante : prolixité, bavardage, fausse taciturnité, calomnie contre des absents, flatterie, raillerie et surtout l’injure, la malédiction et bien entendu, le blasphème.
Encore fallait-il définir celui-ci. Un théologien contemporain, Alexandre de Halès, propose qu’il s’agisse d’ une injure publique proférée à l’encontre du Créateur, d’une atteinte, à l’honneur de celui-ci. Elle peut viser toute atteinte aux attributs de Dieu, lui en attribuer qui ne lui conviennent pas, contester ceux qui lui incombent et s’attribuer ce qui n’incomberait pas à Dieu. Les représentations anthropomorphiques de Dieu sont spécialement concernées. En fait, les gens de l’époque sont très concernés par la question des injures. Celles-ci sont d’une infinie variété (nous avons beaucoup régressé sur ce plan) et par exemple, jurer par des membres de Dieu est ordinaire. Voilà qui en dit long sur la vision qu’on a de Dieu, qu’une seule injure peut toucher.
Très vite le blasphème devient le degré extrême de la dépravation humaine et dans le cas de l’injure volontaire, la peine de mort s’imposait.
Entre 1227 et 1234, le pape Grégoire IV publie un recueil de textes de loi concernant le blasphème avec l’échelle des peines. A cela il ajoute une disposition redoutable : le blasphémateur devra être frappé d’une amende par le pouvoir séculier.
En fait, simultanément, les pouvoirs publics adoptent les textes nécessaires : l’empereur Frédéric II est le premier en 1213. Il vise le royaume de Sicile et il n’y va pas par quatre chemins pour ce qui est de la peine : un péché de langue implique l’ablation de la langue.
En France, Louis IX publie en 1268-1269 une ordonnance spécifique avec des peines progressives, mélangeant humiliation publique, peines corporelles, bannissement et amendes.
Dans le Saint Empire romain germanique, l’agitation législative ne prend fin qu’en 1495. A Vienne, la ville dispose que le blasphème contre Dieu ou ses saints entraîne que la langue soit coupée. Vienne sera imitée par de nombreuses autres villes.
Donner des chiffres est difficile, mais Gerd Schwerhoff estime qu’au bas Moyen Âge, le blasphème représente entre 1 et 5 % de la criminalité globale. Le délit est bien présent, mais ce n’est pas un délit de masse.
Rapidement le crime de lèse-majesté va intervenir, passant du terrestre au divin.
On voit également apparaître au début du XVᵉ siècle dans les motifs de poursuite l’idée que les blasphèmes poussent Dieu à la colère contre les hommes. C’est un cas unique dans le droit de l’époque, où la religion n’intervient pas dans le droit.
Les auteurs de blasphème expriment-ils par là un doute sur l’existence de Dieu ou sur la religion ? Les textes ne sont pas nombreux et contiennent rarement une description précise des propos blasphématoires. Gerd Schwerhoff relève l’un ou l’autre cas, l’un en Bohème en 1336, l’autre à Cologne en 1470. Dans les deux cas, indépendamment des injures au Christ et à la Vierge, les inculpés affirment que l’âme n’est qu’un courant d’air, que l’enfer n’existe pas, qu’il n’y a pas de vie après la mort. Dans le premier cas, la sanction fut légère : quelques mois d’emprisonnement au pain et à l’eau, obligation de se présenter sept dimanches devant l’église dans une tenue infamante, plus, l’obligation de peindre une madone sur le mur de l’église. Dans le second cas, les documents n’évoquent aucune sanction. En fait, pour Gerd Schwerhoff, l’explication réside dans le fait que l’athéisme est inconcevable pour les autorités et qu’il n’y a dès lors pas de norme sanctionnant l’athéisme.
Qui blasphème ?
Qui sont alors les blasphémateurs ?
Pour Gerd Schwerhoff, le contexte est généralement celui de scènes sociales, dans des situations de disputes. Le blasphème est typiquement masculin. Un conquistador du Mexique déclare publiquement : « Ventredieu, celui qui ne blasphème pas n’est pas un homme ».
On a des chiffres épars. En France, à la fin du Moyen Âge, 9 femmes sur 322 sont accusées. À Zurich, fin XIVᵉ siècle, on trouve 1 femme parmi 62 blasphémateurs.
Il ne semble pas que l’accusation soit un signe de faible statut social. Certaines villes allemandes créent des listes de bannissement. Les personnes inscrites doivent quitter la ville au moins trois ans. On y retrouve des personnes de faible statut social accusées de blasphème, mais dans bien des cas, la qualification est utilisée pour obtenir le bannissement. Quelques aristocrates de haut rang sont connus comme jureurs, y compris l’un ou l’autre qui avait édicté une réglementation contre le blasphème, tel le margrave Christoph Von Baden à la fin du XVᵉ siècle. En fait, d’une certaine manière, bien des gens importants jurent. « Jarnidieu », juron favori d’Henri IV, veut dire : « Je renie Dieu ».
Mais certains groupes sociaux sont plus concernés que d’autres : les membres de groupes masculins itinérants, avec peu de cadre social : marins, militaires ainsi que par tradition les cochers. Il faut aussi noter un lien entre blasphème, boisson et jeux.
Le cadre du blasphème est très souvent lié à des questions d’honneur, qui sont difficiles à comprendre pour nous. Elles émergent dans toutes sortes de conflits interpersonnels, occasions de duels verbaux.
Gerd Schwerhoff me semble viser juste en rappelant la conclusion d’Huizinga selon qui « le rapport familier à Dieu des hommes d’alors… débouchait parfois sur l’irrévérence »[3].
Les Temps modernes
En matière de religion, les Temps modernes inaugurent une période totalement différente du Moyen Âge, et le XVIᵉ siècle et le début du XVIIᵉ sont habituellement considérés comme « l’âge classique du blasphème ».
La concurrence du protestantisme à partir de 1517 en est la cause, mais le Moyen Âge avait connu de nombreuses dérives par rapport à l’orthodoxie. Elles n’avaient guère survécu, l’Inquisition en ayant triomphé.
À cette époque, on ne parle pas de « valeurs « : chacun se revendique de la détention de la vérité absolue et le protestantisme prendra vite une importance et une consistance suffisantes, ce qui aboutira à une exacerbation des passions. De part et d’autre, il ne s’agissait pas seulement de doctrine mais de veiller à ce que les pratiques des fidèles de chaque religion en soient le reflet.
Rapidement, les protestants mettent en place leurs nouvelles règles et parmi celles-ci, la répression du blasphème a pris de l’importance.
Ainsi à Strasbourg, le réformateur Martin Bucer prend position contre les blasphémateurs. Il exige des sanctions plus sévères contre le blasphème, les jurons et les malédictions dans un texte du 11 avril 1547 « pour l’abolition des grossiers vices et le redressement de l’ordre et de la discipline ».
Dans son catéchisme, on trouve une illustration du châtiment mosaïque du blasphème : des hommes qui jettent des fragments de roche sur un coupable accroupi. Elle représente un des panneaux d’une œuvre de Lucas Cranach (vers 1527). Le thème est une innovation de la Réforme.
Autre innovation protestante : l’intervention du diable sous sa propre forme. Une exhortation du prince électeur de Saxe qui devait être lue en 1531 présente le diable comme l’origine du crime de blasphème.
Dans la théorie – mais pas dans la pratique répressive – les protestants n’innovent pas : en 1531, une ordonnance de Martin Bucer fait référence à une « loi des pères ». Il suffit de confirmer celle-ci et de lui donner une portée plus décisive, par exemple en intégrant le blasphème dans les interdictions du dimanche chrétien.
Faute d’Inquisition, les villes réformées instituent des censeurs (en 1531 à Constance), qui devaient signaler les infractions aux autorités et pouvaient prononcer eux-mêmes les sanctions pour des transgressions mineures.
Et du côté catholique, tout s’aggrave parallèlement et dès 1537, la Ville de Venise instaure également des exécutions contre la bestemmia (blasphème). Et trois membres de la noblesse font condamner tous ceux qui avaient blasphémé, contre des amendes associées à un an d’emprisonnement ou à un bannissement. On exposait publiquement les coupables sur la place Saint-Marc des heures durant.
Une reconstitution fragmentaire des faits montre qu’il y a en plus 200 personnes condamnées entre 1550 et 1570.
Dans le Nouveau Monde, entre 1536 et 1543, l’évêque et inquisiteur Juan de Zummaraga procède à 152 condamnations dont 56 pour blasphème – dont un indigent.
Un franciscain, Gerónimo de Mendieta, critique la violence des Espagnols mais aussi leur habitude du jeu et du blasphème. Rodriogo Rengel finit par comparaître devant l’Inquisition pour avoir utilisé des formules blasphématoires reniant Dieu.
Globalement toutefois, analyse Gerd Schwerhoff, il y a dans la société une hésitation entre sérénité et indulgence.
La sévérité est certaine. Nous avons le cas de Zurich dont les archives pour les cas graves sont conservées. Entre 1510 et 1547, on trouve 314 cas de condamnation pour blasphème, ce qui n’est pas tellement. Mais les motifs de condamnation peuvent être multiples. Un quart des condamnés le sont à la peine de mort, mais 22 des 314 sont condamnés à mort uniquement pour blasphème.
En de nombreux endroits, l’ablation de la langue reste en usage. Mais d’autre part, on peut voir que le système des dénonciations fait difficulté. On note parfois des protestations contre les « mouchards ».
Le manque d’enthousiasme pour la dénonciation est parfois tel qu’il faut sévir. On voit à Bâle au XVIᵉ siècle que la Ville ne parvient pas à faire fonctionner les dénonciations. Les déclarations posent le problème du mensonge et on connaît un cas au XVIIᵉ siècle où le tribunal condamne l’accusé et l’accusateur.
Mais nous en sommes aussi arrivés à une époque où l’unicité de foi n’est plus possible. Souvent chacun doit choisir. L’intensité des luttes entre Églises est telle que la violence n’est jamais loin et le blasphème devient une arme contre les autres.
Luther est dans ce domaine un cas plus pathologique que représentatif. Il découvre l’usage que l’on peut faire du blasphème dans la lutte contre les catholiques. Pour lui, toutes les opinions ou les actes qu’ils jugent contraires aux Écritures peuvent relever du blasphème. Il ouvrait ainsi la porte aux autorités protestantes pour qu’elles puissent sévir.
En France, on qualifie les luthériens de blasphémateurs. En 1523, Jean Vallière est brûlé vivant après avoir eu la langue coupée. Il est traité de luthérien, mais il n’était peut-être pas parfaitement orthodoxe.
Durant le dernier tiers du XVIᵉ siècle, le Parlement de Paris traite des centaines d’accusations de blasphème et plus de 80 personnes sont pendues ou brûlées. Et on prend l’habitude d’ajouter le blasphème aux reproches adressés aux protestants.
La diversité religieuse et l’incroyance
L’époque suscite une effervescence religieuse.
Différents groupes apparaissent. Parmi ceux-ci, on trouve les anabaptistes. Le prince-électeur de Saxe consulte Melanchton, disciple très proche de Luther, et il obtient un avis clair : il faut condamner à mort les instigateurs et les partisans obstinés de l’anabaptisme. Cela deviendra la doctrine de tous les princes protestants.
L’Angleterre est un foyer intense d’innovation religieuse et celle-ci survit bien à la guerre civile du XVIIᵉ siècle. Toute une série de groupes coexistent, comme les « râleurs » et une partie des Quakers, pour lesquels un croyant ne pouvait être considéré comme dans l’illégalité. Ils ont souvent un côté provocateur (certains appellent la taverne la « maison de Dieu ») et profitent souvent de ce qui était considéré comme sacré en le détournant.
En 1630, le Parlement anglais vote le Blasphemy Act, un texte général assez modéré, prudent quant à la peine de mort.
Un groupe aujourd’hui bien oublié est ainsi visé, les antitrinitaires. Ceux-ci estiment, non sans quelque vraisemblance à nos yeux, que le dogme de la Trinité n’est pas compatible avec le monothéisme. En Europe de l’Est, il avait constitué une véritable Église, sorte de résurgence de l’arianisme.
Le plus connu des antitrinitaires est Michel Servet, qui finit condamné à mort à l’instigation de Calvin. Son exécution en 1553 fut au moins la source d’un livre de Sébastien Castellion en faveur de la tolérance. En Angleterre en 1612, un unitarien, qui niait la divinité du Christ, est brûlé pour blasphème.
Restent encore les incroyants, les athées. Gerd Schwerhoff l’avoue : à cette époque, on est loin de la clarté dans les positions. Mais petit à petit, les accusations d’athéisme deviennent monnaie courante, notamment à partir du texte anonyme Theophrastus redivivus. Dès 1546, Étienne Dolet est pendu à Paris, pour blasphème. Il niait l’immortalité de l’âme.
En 1547, c’est à Genève que Jacques Gruet, libertin et athée, est décapité pour blasphème. On fouilla ses papiers et il ne put rien nier.
Comme on le voit, Gerd Schwerhoff ne s’est pas laissé impressionner par la théorie fumeuse de Lucien Febvre, qui voulait que l’athéisme fût mentalement impensable au XVIᵉ siècle.
À Toulouse, Vanini fut exécuté en 1619, parce qu’il niait l’immortalité de l’âme. En 1697, Thomas Aikenhead est le dernier exécuté pour blasphème en Grande-Bretagne. C’était manifestement un sceptique à la langue bien pendue : il qualifiait la théologie de « rhapsodie de sottises mal inventées » et l’Ancien Testament de fable.
La Trinité était absurde et Aikenhead s’attend à la disparition de la chrétienté dans un délai très court. Comme on dit en médecine, le diagnostic est certain, mais le pronostic aléatoire.
Cette ambiance nouvelle a, à partir du XVIᵉ siècle, incité des auteurs spécialement français à publier des ouvrages à la fois blasphématoires et obscènes – ou jugés tels.
Le plus célèbre est Théophile de Viau et son recueil de poèmes, le Parnasse des poètes satyriques, publié en 1622-1623. Le nom de l’auteur était clairement inscrit sur la couverture : Théophile de Viau est condamné à mort, mais réussit à s’enfuir. Une des nouveautés est le vocabulaire cru (« vit », « con », « foutre ») qu’il emploie.
Quarante ans après, Claude Le Petit eut moins de chance : en 1662, on lui coupa la main avant de l’étrangler et de le brûler à Paris. La Vierge Marie était sa cible favorite. Il est connu pour son « sonnet foutatif » dont chaque vers commence par « foutre ».
Au temps des Lumières
Si le XVIIIe siècle va marquer bien des changements, ce n’est que progressivement et non sans douleur. En 1724 encore, en France, Charles Lherbe est exécuté pour injure à Dieu dont il avait dit « Que Dieu était un bougre de chien et que, s’il le tenoit, il le jetteroit dans le feu ». Ne perdons pas de vue qu’en 1685, Louis XIV révoque l’édit de Nantes. En Autriche, à Vienne, les exécutions pour blasphème sont fréquentes jusqu’en 1750.
Cependant dans plusieurs pays, surtout l’Allemagne, l’effet second de la paix de Westphalie en 1648 contraint certes les citoyens à embrasser dans chacune des nombreuses principautés la religion de leur souverain, mais tout le monde voit bien qu’à peu de distance de chez lui règne une autre religion.
Parallèlement, les idées évoluent et en Angleterre dès 1689, John Locke publie sa Lettre sur la tolérance. Il y refuse la contrainte des autorités en matière de religion et désigne comme valeur première la conviction intérieure, qui ne peut être forcée. Locke est mu par une autre de ses convictions fondamentales : le christianisme et la raison ne s’opposent pas véritablement.
En Allemagne dès 1697, Christianus Thomasius, figure du début des Lumières, nie que l’hérésie puisse constituer un crime. Son disciple Gerhard Titius, en 1790, limite étroitement le châtiment du blasphème : il doit alors provenir d’une « mauvaise intention et concerner un dieu en lequel l’accusé croit vraiment ». En plus, il ne veut pas condamner celui qui se moque d’une autre religion que la sienne. Et dans tous les cas, on ne peut accepter un châtiment physique sévère.
D’autres auteurs inaugurent, avec Montesquieu, un argument qui aura heureusement la vie longue. Le baron Von Soden fait mine de s’étonner : « comment d’impuissants législateurs humains peuvent-ils oser venger les injures contre la divinité ? ».
Cependant un philosophe des Lumières comme Christian Wolff ne renonce pas au délit de blasphème, mais il ne cherche plus à protéger Dieu mais la société et l’État, qui ont besoin de religion.
En 1799, en Allemagne toujours, Adam Voigt limite le délit à l’injure faite aux « sociétés religieuses ». Elles sont le fait de volontaires auxquels on ne peut accorder qu’un droit limité de contrainte et le blasphème devient une injure à la religion. À travers ces hésitations, on voit que le consensus sur le blasphème peu à peu s’effrite.
En plus, la dissolution en 1806 du Saint Empire romain germanique aboutit à un plus grand éclatement encore de la législation en Allemagne. Mais seule la Bavière en tire profit : son code pénal de 1813 ne contient aucun texte dédié au blasphème.
En Grande-Bretagne, la lutte est sévère. En 1675, l’affaire Taylor aboutit à fixer une jurisprudence qui deviendra traditionnelle. Elle confirme la sanction de l’injure envers Dieu, mais pour maintenir tout ce qui fait tenir la société. De jure, la décision vaudra jusqu’en 1976.
Dans ce pays, l’Acte de tolérance de 1698 se borne à laisser les coudées franches aux religions minoritaires.
En 1697, on avait exécuté Thomas Aikenhead, le dernier blasphémateur à connaître cela en Grande-Bretagne. En fait, le Blasphemy Act ne fut pas très respecté, car il était resté imprégné de l’idée d’offense à Dieu.
Le siècle se termine en France, très mal dans un premier temps, par la dernière exécution capitale, celle du chevalier de La Barre en 1766, à Abbeville. Il avait refusé de se découvrir au passage du Saint-Sacrement lors d’une procession.
Le plus important est que Voltaire prendra l’affaire en mains après l’exécution et répandra dans toute l’Europe l’horreur de la sanction et de son motif. Il n’obtint pas la réhabilitation, mais nul doute que c’est son souvenir qui aboutira en septembre 1791 à la suppression du délit de blasphème, « un crime imaginaire » comme le déclare Lepeletier de Saint-Fargeau.
Du XIXᵉ siècle à 1989
Gerd Schwerhoff examine quasi uniquement les trois cas principaux : la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Dans ces trois cas, la différence avec les époques antérieures vient de la présence progressive au cours du XIXᵉ siècle d’organisations clairement anticléricales, non ou plutôt anti-chrétiennes.
En France, après la Restauration, on applique encore la loi de 1819 sur la morale publique, de manière assez stricte à partir de 1851. C’est cette loi qui fonde les poursuites contre des écrivains célèbres. Ainsi Flaubert est poursuivi mais relaxé pour Madame Bovary. Baudelaire a moins de chance et doit payer une forte amende pour Les Fleurs du mal.
En 1858, Proudhon est condamné à trois ans de prison pour son ouvrage De la justice dans la Révolution et dans l’Église, véritable somme contre l’Église.
Mais l’ambiance change rapidement. Ainsi Félicien Rops, qui vit en France (avec deux sœurs simultanément !) et lie souvent religion et sexualité (comme La Tentation de Saint Antoine), se voit honoré de la Légion d’honneur en 1889.
L’été 1881 avait été très dur pour les conservateurs avec la loi sur la liberté de la presse – un véritable modèle pour la liberté d’expression dans sa version originale. C’est l’époque en France (et en Belgique également) des caricatures percutantes contre l’Église et la religion avec des journaux comme La Calotte et Les Corbeaux. Les plaintes pour blasphème sont devenues impensables.
Le cas de la Grande–Bretagne est proche du français par l’intervention des associations de libres penseurs, mais son histoire est hélas plus riche en condamnations. En 1797, on y condamne l’éditeur de Thomas Paine, pionnier de l’indépendance américaine et député à la Convention française, pour Le siècle de la raison. Thomas Paine y disait : « Ma conscience est ma seule Église ».
Mais après 1815, malgré (ou à cause de) Waterloo, la situation économique en Angleterre est très mauvaise et les classes populaires se révoltent et sa répression crée un bain de sang en 1819. Dès lors, les autorités n’ont de cesse de réprimer les milieux populaires, notamment en utilisant pour poursuivre les leaders une accusation de blasphème, accompagnée d’une taxe élevée sur toute la presse, dont les produits n’étaient dès lors plus accessibles aux pauvres.
De 1817 à 1837, on compte environ 150 procédures avec accusation de blasphème. L’éditeur Richard Carlile réédite le livre de Paine et en vend des milliers d’exemplaires. Condamné à plusieurs années de prison et à une forte amende, qu’il ne parvient pas à payer, il finit par passer dix ans en prison.
Mais en Grande-Bretagne aussi, l’anticléricalisme s’organise. George J. Holyoake, figure fondatrice de mouvement des libres penseurs, est condamné en 1842 pour une simple déclaration orale ironique (il est temps de mettre Dieu à la demi-solde) à six mois de prison, mais l’opinion juge sévèrement la sanction.
Dans le dernier tiers du XIXᵉ siècle, les associations de libre pensée se structurent davantage. En 1866, Charles Bradlaugh fonde la National Secular Society et en 1881, George W. Foote crée son organe The Freethinker. Le 16 juillet 1882, le magazine place en en-tête « Poursuivi pour blasphème ». Foote est condamné à un an de prison et intitule son autobiographie Prisoner for blasphemy.
Au début du XXᵉ siècle s’ouvre une nouvelle série de procès pour blasphème, notamment aux dépens de John W. Gott et de son mensuel The Truth Seeker.
Gott est condamné en 1921 à neuf mois de travaux forcés, qui entraînent son décès. Il est la dernière personne incarcérée pour blasphème en Grande-Bretagne.
Au-delà des militants antireligion, la société civile se rebelle. Même le Times lance une campagne pour la liberté d’expression et l’évêque de Londres demande l’abrogation de la loi. Celle-ci devient lettre morte après 1945, mais pour l’abrogation, il faudra encore attendre…
En Allemagne, la question du blasphème fut moins politisée. En outre, contrairement à la France et la Grande-Bretagne, la fin du XIXᵉ siècle est plutôt marquée par un conservatisme croissant.
La première partie du XIXᵉ siècle connaît par contre assez peu de problèmes et aucun débat politique ne s’installe.
La situation entre 1808 et 1871 est mal connue. On y trouve quelques procès et des condamnations beaucoup plus légères qu’autrefois (six mois, voire trois mois de « maison de discipline »).
En Prusse, entre 1854 et 1878, on compte une centaine d’informations judiciaires pour des questions religieuses par an.
Gerd Schwerhoff range ces affaires dans la catégorie des « conflits du quotidien ». Mais lorsqu’un des inculpés qui avait déclaré « Jésus est un fils de putain », son avocat argumente que « les professeurs de religion les plus éclairés… ne reconnaissent plus depuis longtemps la trinité de la divinité ». C’est bien le signe d’une évolution importante.
Gerd Schwerhoff semble s’accommoder de la peine, cela me semble étrange.
À partir de 1871, tout est plus clair. Dès l’année de la fondation de l’Empire allemand, on instaure un nouveau Code pénal. Son article 166, qui aura la vie longue – il a conservé force de loi en Alsace-Lorraine redevenue française – prévoit bien un délit de blasphème :
Celui qui aura causé un scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants ou aura publiquement outragé un des cultes chrétiens ou une communauté religieuse sera puni d’un emprisonnement de trois ans ou plus.
La peine n’est pas si mince, mais on voit que ce qui gêne est le scandale public et que l’outrage ne concerne pas la Vierge Marie. On voit aussi que rien ne protège les convictions des juifs, pourtant présents par millions en Allemagne à l’époque.
La loi sera utilisée et manipulée pour lutter contre les sociaux-démocrates. Elle a également permis les poursuites contre des écrivains, notamment contre Paul Heyne, futur prix Nobel de Littérature, et sa pièce Maria von Magdalena, interdite en 1902. Au cours d’une procédure, la police relève que « la crucifixion du Christ y dépendait d’une femme galante ».
Mais la grande affaire fut la parution en 1894 à Zurich de l’œuvre d’Oskar Panizza, Le concile d’amour. L’œuvre est immédiatement saisie en Allemagne. Il faut avouer qu’il s’agit là du texte le plus anticatholique qui ait été publié. Pour ma part, je n’en ai jamais lu de plus blasphématoire.
L’action se déroule en 1495 et est liée à l’apparition de la syphilis cette année-là. Dieu, exaspéré par les excès orgiaques du pape Alexandre VI, négocie avec le diable pour apporter la syphilis. Il y a des scènes où simultanément à Rome pendant que le peuple prie et implore sous ses fenêtres, le pape et ses proches se livrent à toutes les orgies.
Lors du procès, Panizza affiche son athéisme. Il est condamné à un an d’isolement carcéral à l’issue duquel il émigre, perd la raison et passe ses seize dernières années dans un asile.
Dans les années 1960 encore, la représentation du Concile d’amour fut interdite dans une université et le texte alimentera une procédure pénale en Autriche en 1985, à travers une version cinématographique qui fut finalement condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme au nom de la protection des citoyens.
Il y aura d’autres condamnations d’écrivains, mais dans tous les cas la sphère culturelle, elle, s’interposera.
Le monde occidental, au XXᵉ siècle avant 1989
Après la seconde Guerre mondiale, la situation reste confuse en Europe. En théorie, les États-Unis, protégés par le Premier Amendement et la France, dépourvue de longue date d’une loi anti-blasphème et dotée de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État, sont à l’abri. Pour le reste, l’ambiance dominante est au maintien en place des lois existantes en se gardant bien de les appliquer[4].
Par contre, les Pays-Bas, pays très libertaire, mais encore « très religieux » qui n’avaient plus de loi contre le blasphème depuis 1810, en réintroduisent une en 1932.
La situation en Allemagne est intéressante. En 1969, elle mène une « grande réforme pénale » qui, marginalement, traite de l’article 166. Les autorités religieuses et leurs alliés politiques, la CDU/CSU, veulent maintenir des condamnations, des juristes experts proposent la suppression. Finalement, on choisit un compromis « à la belge ». La loi dit qu’il pouvait y avoir une peine pour celui qui faisait « injure au contenu des croyances religieuses ou laïques d’autrui, d’une façon susceptible de troubler l’ordre public ».
En Angleterre aussi se posent des problèmes. En 1977, Gay News, une revue du monde homosexuel anglais, publie un poème de James Kirhup qui parle de la passion du Christ vue par le centurion qui veillait le corps du Christ. Il décrivait les relations intimes de Jésus avant sa mort (avec Ponce Pilate, l’apôtre Paul…).
Le dessein de l’auteur n’est nullement anticlérical, il veut célébrer l’intérêt de l’amour homosexuel. Plainte est déposée et lors du dernier appel, la première condamnation pour blasphème depuis 55 ans est prononcée.
En 1979, les Monty Python réalisent La vie de Brian, une parodie désopilante de la vie du Christ. Le film ne contient pas de vrai blasphème en dehors de l’atmosphère de comédie dont tout sentiment de sacré est absent. Les plaintes restèrent cantonnées au sein des milieux très croyants.
En France, en 1984, l’affiche du film Ave Maria où l’actrice principale est attachée, seins nus, à la croix attire l’attention. Un tribunal interdit l’affiche dans un pays où le délit de blasphème avait été aboli deux siècles auparavant ! En 1989, le film La dernière tentation du Christ de Martin Scorcese montre un Christ qui descend de la croix et fonde une famille avec Marie-Madeleine.
Plusieurs de ces cas finissent devant la Cour européenne des droits de l’homme, avec des résultats divers, dont la condamnation confirmée du film de Werner Schroeter le Concile d’amour cité plus haut.
À l’évidence, rien n’est définitivement joué[5].
Mondialisation du problème : pays musulmans et Europe
Dès 1989, on peut voir que la question est loin d’être jouée. Un islam intégriste et populaire entre en scène dans beaucoup de pays musulmans et déborde en Europe par une forme de prise d’importance des pays musulmans – à côté d’une déréliction (« misère » en moins chic) générale, il y a des pays fournisseurs de pétrole – et aussi par l’effet d’une présence nettement augmentée en Europe de populations de tradition musulmane, qui préfèrent le respect de leurs croyances plutôt que la liberté d’expression.
Le 14 janvier 1989 marque le jour de cette évolution : l’ayatollah Khomeiny émet une fatwa demandant à tout musulman de tuer l’écrivain Salman Rushdie. Celui-ci sera contraint à une vie recluse, secrète et protégée pendant une dizaine d’années. En août 1998, les autorités iraniennes déclarent que la fatwa n’est plus poursuivie et la protection de Rushdie est levée en mars 2002.
Mais le 12 août 2022, Rushdie est poignardé aux États-Unis. Il laisse notamment un œil dans l’aventure. La version originale allemande de l’ouvrage de Schwerhoff a été publiée en 2021 et il ne peut en parler.
La cause de la fatwa réside dans la publication du roman Les Versets sataniques. La trame du livre est compliquée et difficile pour qui ne maîtrise pas la culture musulmane. Salman Rushdie lui-même plaisantera de cette difficulté et plus d’un critique trouvera le livre illisible. C’est l’histoire de la migration en Angleterre de deux musiciens, l’un se métamorphose en personnage diabolique et l’autre en ange. Un signe de leur époque et personnage, Mahound (une appellation injurieuse donnée à Mahomet par les chrétiens). La scène se passe dans une maison close où les prostituées incarnent les douze femmes de Mahomet. Pour Rushdie, il ne s’agit que d’un rêve mais les musulmans ne le voient pas ainsi.
En Inde et dans divers pays, dont l’Afrique du Sud, le livre est interdit et l’Université à Al-Azhar au Caire exige des musulmans anglais de mettre fin à l’offense.
En janvier 1989, une importante manifestation à Bradford procède à un autodafé et des menaces de mort s’élèvent.
Une conséquence de l’affaire fut la division de la gauche anglaise dont une partie prend la défense des musulmans, au nom de la défense des pauvres. Rushdie devient à son corps défendant un représentant de l’esprit colonial.
En fait, Les Versets sataniques ont été l’occasion de la radicalisation de l’islam dans le monde, explique Gerd Schwerhoff. Ça me semble la seule explication possible si on ajoute que Rushdie avait sciemment fait tout pour ça.
Les années suivantes seront source d’une série d’assassinats activés par des musulmans fondamentalistes. Il suffit de rappeler quelques événements : l’attaque contre le World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001 ; l’assassinat en pleine rue aux Pays-Bas en 2004, du metteur en scène Theo van Gogh, volontiers provocateur contre toutes les religions, notamment le judaïsme ; la question des caricatures de Mahomet par le journal danois Jyllands-Posten en 2005, dont le principal auteur échappa de justesse à un attentat. Le Danemark fut alors l’objet d’un boycott économique de la part des pays musulmans.
En France, Charlie Hebdo (et quelques autres journaux) avait reproduit en 2006 tout ou partie des caricatures. Des organismes musulmans portent plainte. Des tribunaux leur donnent tort sur base de la différence que le journal avait faite entre islam et l’islamisme. Ce qui ne me semble pas fondamentalement rassurant : critiquer vertement une religion est un délit à ce compte !
Mais le 7 janvier 2015, deux fondamentalistes assassinent douze dessinateurs de Charlie Hebdo. Les manifestations de soutien à la revue étaient illusoires. Gerd Schwerhoff ne le dit qu’à moitié : tout le monde dénonçait l’attentat comme excessif, mais considérait que Charlie Hebdo était allé trop loin.
À mes yeux, cela illustrait l’incapacité des Occidentaux à défendre la liberté d’expression contre les religions. Le recul me semble patent.
Les débats, controverses et renversements après 1989
La réalité de la situation du blasphème aujourd’hui est tout sauf positive, à moins de se borner à se réjouir de la fin des peines devenues impensables.
En 2016, selon l’organisme de référence en la matière, l’United States Commission on International Religious Freedom, le plus souvent sourcilleux en matière de liberté religieuse, 71 pays dans le monde disposaient d’une loi contre l’offense aux sentiments religieux. Leur contenu est évidemment très variable. Parfois, on se limite à protéger l’ordre public, qui est aussi utilisé pour criminaliser des minorités religieuses ou des athées.
Dans ce climat, les pires pays sont l’Iran et le Pakistan, et les bons élèves l’Irlande, l’Espagne et les Philippines[6].
Le cas le plus intéressant – et le pire – est celui du Pakistan. La persécution du blasphème n’y est pas le témoignage et la preuve de l’intolérance musulmane ancestrale.
À l’époque coloniale, soucieuse de la paix publique, la Grande-Bretagne avait imposé un certain respect des religions, mais c’est le pouvoir pakistanais qui, en 1980, a sévèrement durci cette législation, la diffamation du nom de Mahomet entraînant – légalement et effectivement – la peine de mort dans une formulation qui permet à n’importe qui de lancer une accusation de blasphème.
Au bout de 25 ans, il y avait 1250 inculpations pour blasphème, dont 150 visaient des chrétiens et 562 des musulmans, généralement chiites.
Quand quelques-uns, condamnés en dehors de tout bon sens (des analphabètes condamnés pour des inscriptions), sont acquittés, ils doivent quitter le pays. Quand un responsable, un gouverneur, comprend ce qui se passe, il est assassiné… par son garde du corps, qui devient de ce fait un héros dans la population.
Les pays musulmans mènent dans ce domaine une action structurée par l’Office de la coopération islamique. Celui-ci remporte un grand succès en 2007 : à sa demande, le Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies adopte une résolution pour l’interdiction mondiale de la diffamation publique des religions. La résolution dit clairement que la liberté d’expression est limitée par le respect des religions. Geerd Schwerhoff y voit bien évidemment un « pur calcul politique et répressif des élites dominantes des pays à majorité musulmane ».
En Europe, l’indécision, la versatilité et la pusillanimité dominent. En Grande-Bretagne, en 2008, le Parlement abroge le Blasphemy Act. Cependant, ensuite, il s’empresse, après des années de controverses, de sortir une loi réprimant l’incitation à la haine pour raison religieuse, ersatz des lois réprimant le blasphème.
L’Irlande, il est vrai, adopte par referendum la loi réprimant le blasphème.
En Allemagne, l’article 166 continue sa vie, au rythme, modéré sans doute, de 15 condamnations annuelles.
Un débat se noue en 2012, du fait des caricatures du magazine satirique Titanic avec une couverture représentant Benoît XVI incontinent, désigné comme source des fuites.
Pour la plupart, les théologiens des deux grandes confessions indiquent que les croyants devraient résister à la tentation de raviver la loi et que le sentiment d’offense ne manifestait qu’un manque d’assurance dans sa foi. Même un archevêque qui avait d’abord critiqué la revue est revenu sur sa position.
Gerd Schwerhoff montre que les débats fondés sur la paix publique sont devenus des trompe-l’œil. Aujourd’hui, imams et chrétiens fondamentalistes créent l’agitation publique pour pouvoir s’en servir.
Quant au recours suprême, la Cour européenne des droits de l’homme, son bilan est plus que mince. Dans deux cas (Le Concile d’amour en 1994, l’affaire Wingrove en 1995), la Cour admet qu’elle doit juridiquement protéger le sacré. Pour les pays laïques, dire le contraire est donc devenu vain.
Quant à l’attentat contre Charlie Hebdo, il montre bien le conflit de civilisation entre les partisans de la liberté d’expression, y compris à l’encontre des religions, et les autres, pas seulement musulmans, qui veulent des limites.
Dans le cas des musulmans, l’excuse est souvent qu’on peut blasphémer vers le haut mais pas vers le bas en dénonçant l’hégémonie de l’Occident. Mais celui-ci a-t-il pour autant tort en refoulant les arriérations ?
Au plan purement théorique, Gerd Schwerhoff voit clairement que le blasphème est une injure au sacré et pas nécessairement aux religions. Le blasphème joue en fait un rôle croissant de sacralisation du profane, c’est-à-dire de toutes sortes de rituels collectifs.
Les exemples sont multiples aux États-Unis abusant de la sanctification d’un pays et de son drapeau.
J’ajouterais un cas que ne cite pas Schwerhoff, probablement parce qu’il est trop difficile pour un Allemand. Les lois contre le négationnisme ou le révisionnisme de 1990 en France et 1995 en Belgique sont pour moi typiquement des lois contre le blasphème. En plus, elles sont, en Europe occidentale, la première limitation de la liberté d’expression. Elles ont permis les suivantes.
La conclusion de Gerd Schwerhoff est intéressante et juste « … l’histoire du blasphème s’insère dans une lutte beaucoup plus vaste entre le dénigrement de la transcendance et sa défense ; son dernier chapitre est loin d’être écrit ».
Les derniers mots me semblent particulièrement opportuns. Le problème est que le combat contre l’abolition des lois réprimant le blasphème est aujourd’hui bel et bien perdu et pour longtemps.
Cet échec ne peut qu’inciter à voir que rien n’est aussi peu naturel que le goût de la liberté d’expression. Ainsi soit-il…
[1] Gerd Schwerhoff Dieux maudits. L’histoire du blasphème, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, traduit par Anne-Sophie Anglaret, 443 pp., version originale, Verfluchte Götter. Die Geschichte der Blasphemie, 2021. L’ouvrage comprend un index des noms propres fort utile.
[2] Alain Cabantous, Histoire du blasphème en Occident, Paris, Albin Michel, 1998.
[3] John Huizinga, L’automne du Moyen Âge, cité par la traductrice d’après la traduction française de 1989, mais dont la version originale date de 1905.
[4] Je renvoie à Patrice Dartevelle, Philippe Denis et Johannes Robyn, (dir.) Blasphèmes et Libertés, Paris, Editions du Cerf et Bruxelles, Espace de Libertés, 1993, 146 p. L’ouvrage décrit la situation telle qu’elle existait dans 13 pays européens. Rarement un livre a été ainsi vite périmé et dépassé.
[5] C’est dans cette ambiance, et dans la volonté d’en finir avec les dernières réticences dans des pays voisins, que Johannes Robyn, Adelin Pirlot et moi-même créons le 21 février 1989 la Ligue pour l’abolition des lois réprimant le blasphème (LABEL) qui sera dissoute en janvier 2026, face à l’incompréhension et l’hostilité générales.
[6] Des pays comme la France et la Belgique sont résolument écartés des premières places, notamment du fait des positions prises contre tout bon sens et sens de la liberté par leur Parlement respectif à l’encontre d’une catégorie indéfinissable de « sectes ». En plus, ils n’ont pas hésité à baptiser tels des groupes religieux très minoritaires sur leurs territoires, mais qui regroupent aux États-Unis des dizaines de millions de personnes, dont un président des États-Unis (Carter) ou un candidat républicain à cette même présidence (Mitt Romney).
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