Encore le curé Meslier !
Par Anne Morelli
Si le nom — et surtout l’œuvre — de Meslier ont encore un long chemin à parcourir pour être connus du grand public et du public scolaire, ils sont loin d’être inconnus des lecteurs de L’Athée. Grâce aux publications de notre ami Serge Deruette et aux deux pièces de théâtre1 qui ont été jouées de Marche-en-Famenne à Avignon, les lecteurs de L’Athée sont impardonnables s’ils ne connaissent pas encore l’étonnant curé d’Étrépigny. Que peut alors leur apporter un xième livre sur son sujet ?
La récente publication, issue d’un tiré à part de la revue des Amis de l’Ardenne2, étonne peut-être d’abord par son sujet. L’Ardenne, qu’elle soit wallonne ou française, n’est pas particulièrement connue aujourd’hui pour être terre d’avant-garde philosophique ou religieuse, mais traîne plutôt une réputation de conservatisme. Le texte du curé Meslier, décédé en 1729, connu déjà de Voltaire, apparaît dans une liste d’hommes célèbres de l’Ardenne en 18303 et son Testament est publié en 1864. Mais curiosité et scandale accueillent « l’ouvrage abominable contre la Religion » dû à « ce fourbe ». Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle qu’il prend ses lettres de noblesse avec de nouvelles éditions de son œuvre et un symposium qui lui est consacré. Pourtant la même revue Les Amis de l’Ardenne et le président de l’association, Jean Arta, refusèrent à plusieurs reprises de consacrer un numéro spécial à l’illustre curé. Un article recensant une nouvelle édition de l’œuvre de Meslier fut censuré par la revue. La publication du volume sur Meslier est donc en soi un événement pour la Revue des Amis de l’Ardenne, précédée cependant par le Cahier n° 19 de la Société d’Histoire des Ardennes, paru en 2011 et réédité en 2016.
Le Facteur Cheval du matérialisme ? Tel est le sous-titre du numéro spécial de la Revue des Amis des Ardennes. Il fait référence au Facteur Cheval (1836–1924) qui construisit de ses mains un palais « idéal » pour lui, que certains estiment génial et d’autres odieux, mais qui est certainement loin de tout académisme et totalement hors norme. La philosophie et le projet politique de Meslier sont eux aussi basiques et loin des méandres tortueux des penseurs issus de l’élite sociale. Mais ses critiques de l’ordre de la société, comme de la religion, si elles sont « basiques », sont pertinentes à son époque comme aujourd’hui et témoignent de critiques contre la féodalité, l’Église, la religion et finalement Dieu, qui étaient probablement beaucoup plus diffuses mais discrètes qu’on ne l’imagine. Emmanuel Le Roy Ladurie avait déjà relevé de violentes impertinences contre la religion et le pouvoir au XIVe siècle en Occitan4. L’expression populaire de ce matérialisme et de ce bon sens peut être la transmission écrite par Meslier de propos diffus dans une partie de la population, plus sceptique et moins crédule que ne l’ont imaginé les élites de l’histoire des idées.
Il devait être bien difficile au curé Meslier d’avoir accès aux publications philosophiques et scientifiques de son temps. Il est pourtant arrivé à en connaître certaines et Pierre Gillis montre que Meslier a correctement problématisé la question du matérialisme. S’il se place dans la lignée des atomistes, il dépasse le mouvement régulier des atomes de Démocrite pour adopter le clinamen de Lucrèce, qui n’est pas régulier, sauvant ainsi la liberté.
Comme le relève Serge Deruette dans l’un des articles du numéro récent de la Revue des Amis de l’Ardenne, finalement Meslier a été mis à toutes les sauces, présenté tour à tour comme anarchiste, cartésien, antisémite, schizophrène…, il est devenu tardivement la coqueluche de certains intellectuels mais reste, dans le village où il vécut, une honte plutôt qu’une gloire…
1 La première par Gilles Rosière et Bernard Froutin, Jean Meslier, athée. Profession curé ; la seconde par Jean-François Jacobs, Curé le jour, athée la nuit… La bonne parole du curé Meslier.
2 Maugis, n° 90, Le singulier curé Meslier ou le facteur Cheval du matérialisme, déc. 2025 ; son Dossier Meslier a fait l’objet d’un petit livre de 140 p.
3 Jean-Baptiste-Joseph Boulliot, Biographie ardennaise ou Histoire des ardennais qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leur vertus ou leurs erreurs, 1830, t. 2, pp. 206-212.
4 Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Paris, Gallimard, 1975.
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