Le développement personnel, entre New Age et capitalisme
Par Stéphane François
Dans Le développement personnel nouvel opium du peuple ?1, Damien Karbovnik propose une analyse sociologique critique d’un phénomène culturel omniprésent dans les sociétés contemporaines. Le développement personnel, souvent perçu comme une voie d’épanouissement individuel et d’émancipation, est ici analysé à la fois comme un héritage sécularisé du New Age et comme un instrument idéologique participant à la logique capitaliste néolibérale, via les stages, groupes, cabinets de thérapeutes, et autres « salons du bien-être ».
Le New Age est un phénomène de société, millénariste, remontant aux subcultures des années 1950. Les croyances des New Agers reposent sur un syncrétisme occultiste-spirituel dans lequel les religions orientales côtoient la théosophie chrétienne, la psychologie, notamment jungienne, et même l’ufologie. Son essor est lié au développement dans les années 1960 et 1970 de recherches alternatives dans divers domaines — médecine, économie, écologie, politique, religions et plus largement les spiritualités, ainsi que l’anthropologie et l’intérêt pour les sociétés traditionnelles revues et corrigées par une vision typiquement occidentale du monde, etc. Mais ce n’est que dans la seconde moitié des années 1970 que les différents représentants de ces « alternatifs » se considérèrent comme les membres d’un réseau. C’est une sorte de réseau de réseaux, dont l’objectif premier est l’épanouissement personnel, au travers de séjours, stages et autres coachings de développement personnel, très lucratifs pour ceux qui les organisent.
L’auteur commence par situer historiquement et socialement l’essor du développement personnel. Issu de questionnements liés au développement de la société de consommation dans les années 1950 et à la recherche de nouvelles voies spirituelles, le développement personnel s’inscrit également dans une évolution du capitalisme. De ce point de vue, le développement personnel doit être analysé comme une réponse critique à la modernité et à la sécularisation du monde, mais qui s’inscrit dans une postmodernité capitaliste. En effet, loin d’être un simple ensemble de pratiques neutres orientées vers le bien-être, celui-ci s’inscrit dans un contexte marqué par la montée du néolibéralisme, la flexibilisation du travail et l’individualisation des parcours de vie. Le développement personnel promeut une conception de l’individu comme acteur autonome, rationnel et responsable de son destin, en accord avec l’idéologie de l’« entrepreneur de soi ».
Selon lui, et nous le suivons : « Le développement personnel, c’est un ensemble de discours et de pratiques qui partagent une même idée — nous aurions tous en nous un potentiel caché qu’il faudrait libérer pour devenir une meilleure version de nous-mêmes. Peu importe la méthode — méditation, coaching, respiration, chamanisme… —, c’est toujours la même promesse : celle d’une transformation intérieure censée tout résoudre et nous rendre heureux. »2
Cette idéologie repose sur un ensemble de notions récurrentes — pensée positive, résilience, confiance en soi, maîtrise de soi — qui tendent à transformer toute difficulté en opportunité individuelle, au risque de devenir une « pensée positive toxique ». Selon Damien Karbovnik, cette vision occulte le fait que les trajectoires sociales sont largement déterminées par des structures économiques, sociales et culturelles. L’individu est ainsi incité à intérioriser les normes dominantes et à percevoir ses échecs comme des manquements personnels.
L’un des arguments centraux de l’ouvrage réside dans la critique de l’individualisation du mal-être. Karbovnik montre que le développement personnel transforme des problèmes collectifs — précarité, chômage, souffrance au travail, inégalités sociales — en difficultés psychologiques individuelles. Ce processus entraîne une dépolitisation des causes réelles de la souffrance sociale et rejoint les thématiques néolibérales. De fait, cette idéologie connaît un essor au même moment et les deux logiques s’hybrident. Des phénomènes tels que le stress professionnel ou le burn-out sont ainsi présentés comme des défaillances émotionnelles ou cognitives, appelant des solutions centrées sur l’individu — gestion du stress, développement de la résilience ou renforcement de la motivation. En procédant de la sorte, le développement personnel contribue à neutraliser toute remise en cause des structures organisationnelles et des rapports de domination.
Ainsi, l’auteur consacre une part importante de son analyse à l’usage du développement personnel dans le monde de l’entreprise. Il montre que les pratiques manégariales contemporaines mobilisent largement ce registre afin d’accroître l’engagement et la productivité des salariés. Le discours de la bienveillance, de l’autonomie et de l’épanouissement masque ainsi des formes renouvelées de contrôle social. Le salarié est sommé d’être autonome, flexible et passionné, tout en assumant la responsabilité de sa performance. En cas d’échec ou de souffrance, l’organisation du travail n’est que rarement mise en cause — c’est l’individu qui est invité à « travailler sur lui-même ». Le développement personnel fonctionne alors comme un outil de culpabilisation et de normalisation des comportements. D’une certaine façon, cette analyse peut être rapprochée partiellement de l’analyse de Johann Chapoutot dans Libre d’obéir3.
Le développement personnel participe donc à la marchandisation du bien-être — l’auteur l’analyse également comme un vaste marché économique. Livres, séminaires, formations, coaching et applications numériques constituent une industrie florissante qui promet le bonheur et la réussite. Cette marchandisation du bien-être repose sur la production permanente d’un sentiment d’insuffisance individuelle. Il souligne la contradiction fondamentale de ce marché : le mal-être, en partie produit par les logiques du capitalisme contemporain, devient une source de profit pour des acteurs qui proposent des solutions individualisées, sans jamais remettre en question les causes structurelles du problème.
Il nous semble, du point de vue scientifique, pouvoir relever une petite faiblesse dans son argumentation : Damien Karbovnik ne se penche pas sur le possible lien entre une éducation religieuse et l’appétence pour le développement personnel. En plusieurs endroits, l’auteur assimile les discours portant sur le développement personnel comme des croyances. Il montre d’ailleurs très justement que le développement relève de la croyance. En revanche, nous n’avons aucune information sur une possible corrélation entre l’un et l’autre. Mais peut-être n’y a-t-il pas d’étude sur cette question. Si tel est le cas, c’est bien dommage…
Par son approche à la fois exigeante et didactique — l’ouvrage ne comporte pas de notes, ni d’appareil scientifique, juste une bibliographie indicative —, avec les ouvrages de référence, l’ouvrage de Karbovnik constitue une contribution importante à la sociologie critique contemporaine. Il offre des outils conceptuels permettant de comprendre pourquoi le développement personnel rencontre un tel succès social.
En définitive, cet ouvrage propose une lecture rigoureuse d’un phénomène culturel central de notre époque. En montrant comment le développement personnel participe à l’adaptation des individus à un système producteur de souffrance, Damien Karbovnik invite, d’une certaine façon, à repolitiser les questions du mal-être et de l’émancipation, mais également à faire preuve de rationalisme — le passage sur les DU (diplômes universitaires) de développement personnel vendus par les universités de Strasbourg et de Montpellier est sans pitié. L’ouvrage constitue ainsi une ressource précieuse pour quiconque souhaite porter un regard critique sur les discours contemporains du mieux-être et sur leurs implications sociales et politiques. À mettre en tête de gondole de tous les rayons de développement personnel des librairies. Ce qui n’arrivera pas — le meilleur ami du New Age, c’est l’argent. Le développement personnel en est un bon exemple.
1 Damien Karbovnik, Le développement personnel nouvel opium du peuple ?, Paris, Équateurs, 2025.
2 « Le développement personnel, ce renoncement à changer le monde », entretien avec Damien Karbovnik, Le poing, https://lepoing.net/le-developpement-personnel-ce-renoncement-a-changer-le-monde-entretien-avec-damien-karbovnik. Consulté le 27/04/2026.
3 Johann Chapoutot, Libre d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020.
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