La Confession jazzique de Boris Vian
Marco Valdo M.I.
Dans cette Confession jazzique, comme dans les précédentes entrevues fictives [1], un Inquisiteur tente de cerner l’athéisme de l’impétrant ; c’est le métier d’Inquisiteur de faire parler les suspectes et les suspects d’hérésie – « Parlez, parlez, nous avons les moyens de vous faire parler ! »[2] On trouve, face à l’enquêteur Juste Pape, le suspect Boris Vian, né à Ville-d’Avray (France), connu comme poète, écrivain, scénariste, dramaturge, parolier, chanteur, trompettiste. Pour constituer son dossier, l’Inquisiteur se réfère à divers textes et notamment, aux « Vies parallèles de Boris Vian », l’incontournable biographie de Vian, œuvre de Noël Arnaud[3].
Bonjour, Monsieur Vian. Je suis Juste Pape, enquêteur de l’Ovraar [4] en mission spéciale. Je voudrais tout d’abord m’assurer que vous êtes bien Boris Paul Vian, né à Ville-d’Avray (France) et décédé à Paris (France).
Monsieur l’Inquisiteur, je veux faire une déclaration liminaire, question de situer le niveau de mes propos. Je vous prierai – si, si ! – de noter avec quel acharnement méritoire je m’efforce de découvrir le visage pur et sans tache de la vérité toute nue (oui, sans même un soutien-gorge Jesoss) affublée qu’elle est jour et nuit par les méchants de masques divers et bien propres à jeter le trouble dans les esprits.[5] Je vois le point d’interrogation dans votre regard, alors je précise que le soutien-gorge Jesoss était fort à la mode chez les dames et les demoiselles dans le vent de l’époque. Jessos proposait aussi des gaines et toutes sortes d’accessoires féminins modernes. La marque a disparu et l’usine est depuis longtemps fermée. Rassurez-vous, les dames et les demoiselles n’en sont pas réduites à la tenue biblique d’Ève. Elles ont de nouveaux atours pour parfaire leurs appas.
C’est bien beau cette histoire de soutien-gorge, dit l’Inquisiteur, mais vous ne répondez pas à ma question.
J’y viens, j’y viens, je suis bien né à Ville-d’Avray le 10 mars 1920 et je suis bien mort à Paris, le 23 juin 1959, au cinéma Marbeuf pendant la projection en avant-première du film tiré de mon roman, publié sous le nom de Vernon Sullivan[6] J’irai cracher sur vos tombes. Une telle coïncidence, ça ne s’invente pas… Mon cœur m’avait lâché – le traître. Et puis, j’étais tellement fatigué, épuisé qu’une éternité de repos, ce n’était pas de trop.
En tant qu’Inquisiteur, j’ai reçu comme mission spéciale de débusquer les athées ; je ne m’intéresse qu’à ce qui concerne la foi, la croyance en Dieu et au respect des principes de l’Église.
Je n’ai jamais été un bon chrétien, ni un croyant convaincu. ; j’ai passé ma vie à faire des choses pas très catholiques. Juste une petite question : votre nom, c’est vraiment Juste Pape ou c’est là, votre nom de robe ? Vous souriez… Faites attention, ça pourrait faire de vous un Pape gai ; comme vous le savez sans doute, être papegai, c’est un état dangereux. On vous tire dessus comme à la foire.
Trêve de plaisanterie ! Ici, c’est moi qui interroge. Juste Pape est bien mon nom et je ne vois pas ce qu’il y a là de drôle. Parlez-moi de votre famille et ensuite, on verra ce qu’il en va de vous.
Mon arrière-grand père Séraphin Vian (à moins que ce ne fut un Serafino Viana, dûment francisé à l’état-civil) est à l’origine de la fortune familiale, que mon père a vu disparaître lors du crash de la fin des années vingt. Donc, Serafino Vian s’était lancé dans la ferronnerie d’art et avait passé le relais à son fils Henri, qui conforta la richesse familiale par un mariage huppé. En foi de quoi, son fils Paul, mon père, se fit rentier et épousa lui aussi la fille d’un industriel, Yvonne Ravenez, ma mère, que tout le monde – dans la famille – appelait la Mère Pouche, du nom de notre chatte qui couvait ses petits avec mille précautions. Mariés à Ville d’Avray, ces aimables parents firent ensemble toute une descendance. Ils me donnèrent d’abord un aîné, Lélio, prénom tiré du titre de l’opéra d’Hector Berlioz : Lélio ou le Retour à la vie ; c’était tout à la fin de la guerre en octobre 1918 ; deux ans plus tard, le 10 mars 1920, je fis mon apparition, sous le prénom de Boris, tiré de l’opéra Boris Godounov de Modeste Moussorgski. En dehors de ça, je n’ai rien de russe, sauf ce qu’en dit ma chanson L’âme slave [7]:
« L’âme slave,
J’ai l’âme slave.
Je n’ai jamais été plus loin que la barrière de Pantin.
Tout ce que j’ai de russe en moi, c’est le prénom,
Mais ça suffit bien ! »
En 1921, ils conçurent encore un garçon, mon frère Alain, prénom d’origine non précisée et pour clore la série, une fille, Ninon, prénom tiré de la Sérénade à Ninon d’Alfred de Musset, musique de Léo Delibes., en 1924.
Dites-moi, vous croyez en Dieu ?
J’avais – de mon vivant – répondu, de façon indirecte, à cette question par une Sermonette[8], où je disais ceci :
Si je croyais en Dieu
Je serais heureux
De rêver au jour où je verrais le ciel
Un ange en robe blanche
Par un clair dimanche
Descendant vers moi dans un chariot doré
Dans un bruit d’ailes et de soie…
La mort, en riant, nous attend pas pressée
Aussi mon ange à moi
Je le cherche en ce monde
Pour gagner enfin ma part de joie
Dans ses bras
Pour la compléter, je vous suggère cet aphorisme qui règle le problème de l’existence de Dieu et de la croyance en Dieu : « Supprimez le conditionnel et vous aurez détruit Dieu. »[9]
Par ailleurs, Dieu, Allah, Vichnou, Yahweh, etc. et moi aurions des accointances ; mon ami et voisin de palier, Jacques Prévert l’a révélé ainsi : « Boris Vian est grand et Saint-Germain est son prophète : Amen. »[10]
Monsieur Vian, avez-vous été baptisé ?
Je n’en ai aucun souvenir ; mais dans la famille Vian, ça se faisait.
Avez-vous eu une éducation catholique ?
La Mère Pouche nous avait inculqué le mépris de l’argent et la vénération de la liberté et toute la fratrie, sur les traces de Paul Vian, notre père, fut élevée dans le mépris le plus complet de la Trinité sociale : Armée, Église, Argent. Comme enfants, nous n’allions pas à l’école, ni à l’église et nous nous sommes fait une religion sans Dieu, sans prêtre, sans catéchisme, sans toutes les règles et les histoires absurdes que répandent vos bons pères. Un prêtre avec qui j’ai eu une conversation, c’est le curé de la piscine Deligny. Là, c’était moi qui le confessais. Je vous propose juste, oui, juste un extrait, le reste, vous irez le lire sur place.
« Curé, continué-je, allez-vous au b… ?
— Non, mon fils, dit-il. Qu’est-ce que c’est ?
— Vous ne vous… pas ?
— Non, mon fils, dit-il, je lis mon bréviaire.
— Mais, la chair ?
— Oh ! dit le curé, cela ne compte pas. »[11]
Le bon père et moi, nous n’étions pas sur la même longueur d’onde ; on avait de sérieuses divergences dans notre façon de concevoir la vie. Moi, j’aimais les filles et tout ce qu’on peut faire avec elles.
Vous n’avez pas été à l’école… Comment cela se fait-il ?
Si, j’y suis allé, mais pas tout de suite. Notre famille vivait aux Fauvettes, une grande propriété, à Ville d’Avray ; c’était notre havre. Dans notre prime enfance, je pense que la Mère Pouche voulait nous garder sous son aile et sous son œil ; et mon père aimait s’amuser avec nous et ne voyait aucun inconvénient à ce que nous restions à la maison. On engagea une institutrice qui nous apprit à lire et à écrire. Je savais lire dès l’âge de cinq ans. Pour ce qui est de l’éducation que voulaient nous inculquer nos parents, elle était assez vaste et visait à nous offrir une large culture humaniste assez éclectique et pleine de fantaisie. Il y avait des livres partout dans la maison. Tout le monde lisait et aimait les histoires de la Comtesse de Ségur. Nous avions accès à la bibliothèque familiale sans restriction, même à celle des voisins, les Rostand – une lignée, ces Rostand : Edmond, le grand-père, était l’auteur de Cyrano de Bergerac ; le père était Jean, notre voisin, c’est le biologiste et j’avais pour camarade de jeu, François, le fils du savant. Dans ma chambre, j’avais pas mal de livres. Ce fut surtout utile après ma maladie quand Maman Pouche m’imposa de rester cloîtré.
Mais, vous avez fait votre communion en 1931.
C’est exact, à 11 ans, on m’a fait faire ma communion ; par tradition et aussi, pour la cérémonie, le joli costume, le tralala et la fête qui s’ensuivait.
Avez-vous suivi le catéchisme et y avez-vous trouvé la foi ?
Trouvé la foi ? Cette fois-là, non, pas plus que les autres fois ; de toute façon, enfant, la foi, ça ne comptait pas. Pour ce qui est du catéchisme, l’idée même d’être catéchumène me révulse encore aujourd’hui. La foi ? Je ne sais toujours pas ce que c’est. Ces communions, je pense que c’étaient des cérémonies qui tenaient du rituel de passage, car chez les Vian, malgré un anticléricalisme foncier, on est baptisé, on communie et on se marie à l’église. De toute façon, ces histoires de foi et ces pataquès ecclésiastiques, ça me casse les burettes. Par contre, de mon enfance et de ma jeunesse, j’ai conservé le souvenir ébloui de vingt ans de bonheur. Dans ce monde familial, c’étaient les éternelles vacances, on vivait la semaine des sept jeudis. Pour les vacances, on mettait toute la famille en voiture et on partait pour la Normandie dans le chalet familial à Landemer, un coin perdu en bord de mer dans le Cotentin. Un village tranquille : 17 habitants. Enfant, c’était un coin fabuleux ; à l’adolescence, c’était toujours bien, mais ça manquait quand même de filles.
Passé la petite enfance, vous avez suivi un parcours scolaire ordinaire et fini par décrocher un diplôme d’ingénieur ; dans l’enseignement public, je suppose. Expliquez-moi ça.
Je suis entré au moment prévu au collège de Sèvres, puis j’ai poursuivi au lycée de Versailles. Oui, tous établissements d’enseignement public. On m’a fait croire, en sixième, que passer en cinquième devait être mon seul progrès… En première, il m’a fallu le bachot et ensuite, le diplôme d’ingénieur. Ce n’était pas vraiment enthousiasmant. Dans l’ensemble, même si je passais le plus clair de mon temps à l’obscurcir au fond de la classe, l’esprit plein de rêve et de musique, comme j’étais passablement doué, les années coulèrent comme la Seine vers l’océan. Je finis le parcours au lycée Condorcet à Paris. J’obtins le bac et puis, ce fut Centrale, autrement dit l’École Centrale des Arts et Manufactures. On en sortait ingénieurs des arts et manufactures.
Vous parliez de votre maladie, elle devait être grave ; pouvez-vous préciser de quoi vous souffriez et comme je devine que vous êtes passé près de la mort, n’avez-vous pas dans ces moments solitaires et terribles imaginé le Paradis et ses délices ultérieures ?
D’abord, ce fut une angine persistante et puis, un rhumatisme articulaire et enfin, complication supplémentaire, une insuffisance aortique, qui m’a bousillé le cœur pour le reste de ma vie. Ce ne fut pas une partie de rigolades. C’était une maladie très douloureuse et potentiellement mortelle qui inquiétait surtout la Mère Pouche. Elle ne me lâchait plus d’un pouce. Une vraie vie de claustré ! Rien à dire, mes parents m’aimaient, mais ils m’aimaient trop. Pour ce qui est de la mort, c’était surtout à ma mère qu’elle faisait peur ; moi, à y repenser, elle m’aurait bien plu, la camarde. Depuis ce moment-là, je l’ai toujours sentie proche de moi, prête à m’emmener vivre avec elle. Quant au Paradis et à ses délices, j’y ai songé, mais il ne s’agissait pas de celui auquel vous pensez et encore moins, les délices que vous imaginez. Que faire dans un lit quand adolescent, vous êtes contraint d’y rester des jours et des jours ? On divague, la pensée se libère, elle flotte dans des brumes érotogènes et elle vous entraîne en des lieux paradisiaques. Je ne voyais pas des anges, mais des houris partout et je m’activais, je m’activais en solitaire. Comme vous le savez, le corps a ses raisons… Je vois que vous m’avez compris à demi-mot.
En dehors de l’école et des études, il devait y avoir d’autres choses dans votre jeunesse. N’aviez-vous pas de passions ? N’avez-vous pas ressenti le besoin d’une présence, d’une interrogation spirituelle ?
En dehors de l’école, on passait notre temps dans la propriété familiale et celle des Rostand. Notre père avait eu la bonne idée de nous bâtir, à l’écart de la maison, une grande salle de jeux, où on a organisé des centaines de surprise-parties. On dansait, on s’amusait. Je ne dis pas ça pour vous rassurer, mais ça restait salement chaste. Et puis surtout, il y avait le jazz et la trompette. C’est là que j’ai trouvé ma vraie passion, celle qui comblait mon âme, même si elle fatiguait trop mon cœur. C’est là que j’ai senti passer le grand souffle, le souffle divin hantait ma trompinette : le jazz.
Monsieur Vian, vous avez été marié ?
Deux fois. La première fois, à l’église et doublement, car je me suis marié avec Léglise à l’église. Après une première aventure avec Monette et une solide dispute finale, je me suis retrouvé dans les bras de Mademoiselle Léglise, au doux prénom de Michelle ; je vous laisse imaginer tout ce que j’ai fait avec Léglise. Quelque temps après, je l’ai épousée à la mairie du 10ᵉ arrondissement et puis, à l’église Saint-Vincent-de-Paul. J’étais encore étudiant et quelques mois plus tard, je me suis retrouvé père d’un petit gars qu’on a nommé Patrick. C’était en 1942. En 1948 viendra le rejoindre au nombre de nos descendants, ma fille Carole. Après une dizaine d’années, mes relations avec Léglise se sont estompées. Je me suis mis en ménage avec Ursula Kübler, une danseuse suisse. Après le divorce, Ursula et moi, on s’est mariés, toujours à Paris. À ma mort, je vivais toujours en bonne entente avec « La belle que voilà – Mon Ourson, Ursula »[12], qui m’a rejoint dans mon confortable néant. Il m’a fallu quand même attendre un demi-siècle, jusqu’en 2010. Elle avait pris le chemin des écoliers, elle avait fait la tombe buissonnière.
Quelles furent vos activités durant votre existence ? Vous aviez fait des études d’ingénieur…
On avait fait in illo tempore dans un magazine, une description de mon existence ma foi assez correcte. Je m’y rallie volontiers. Voici de quoi il était question[13] : « Boris Vian est un garçon parfaitement organisé. Il fait de son existence trois compartiments bien étanches dont l’un est consacré à son métier d’ingénieur des Arts et Manufactures, l’autre à la littérature, le troisième à la trompinette. » En outre, le magazine révélait mon importante déclaration suivante : « Je ne suis pas un assassin. » C’était une réponse à la campagne de dénonciation et de diffamation lancée contre moi par des pères Lapudeur, des journalistes obsédés sexuels et les dames de moralité du Cartel d’Action sociale et morale. Il y a une France malade de la chose, qui se soigne de son irrépressible goût clandestin de la lubricité et du scandale à grands coups de vertueuses dénonciations et de libidineuses confessions.
Vous n’êtes pas un assassin, voilà qui est rassurant, mais je vous prie, poursuivez.
Quand je suis sorti de Centrale, il m’a fallu trouver un boulot. J’ai envoyé des lettres à plein d’endroits et par chance, on m’a proposé un salaire correct pour l’époque, un emploi, un bureau, une chaise, mais aussi, quel turbin. J’étais engagé – à l’essai pour trois mois – à l’Association française de normalisation, dite Afnor. C’était un poste purement administratif dans la section chargée de créer des normes pour tous les objets en verre. Au bout d’un petit temps, je m’y ennuyais tellement que je me suis mis à normaliser tout. Quelques années plus tard, j’ai œuvré pour l’Office du Papier. Ça payait mieux. J’y ai écrit L’Écume des jours.
Monsieur Vian, on vous dit anarchiste. Qu’en est-il ?
On dit tant de choses. Ce qui est sûr, c’est que je suis un disciple de deux Alfred : d’Alfred Jarry, le père du Père Ubu et le génial inventeur de la Pataphysique, l’auteur d’une Passion considérée comme une course de côte[14], dont je vous recommande spécialement la lecture et d’Alfred Korzibsky[15], le tout aussi génial promoteur de la sémantique générale. Vous devriez vous y initier.
Dites-moi, il paraîtrait également que vous êtes existentialiste, est-ce exact ?
Ce n’est pas exact, ce serait même carrément faux. Sartre en personne vous le confirmera. Je ne suis pas existentialiste, du tout. Maintenant, j’y viens sérieusement. En effet, suivez bien, pour un existentialiste, l’existence précède l’essence. Pour moi, il n’y a pas d’essence.[16] Ça vous en bouche un coin côté religion, ce manque d’essence ; imaginez Dieu, l’Être par excellence, sans essence ; c’est toute la théologie en capilotade.
À propos, avez-vous fait un testament, et avez-vous reçu les derniers sacrements ?
Désolé encore une fois vous décevoir, mais pour le testament, je n’ai pas eu le temps d’y songer. Pour les sacrements, j’étais déjà trop mort. De toute façon, on ne m’a pas demandé mon avis. Dans ma jeunesse, j’avais écrit un poème dans lequel je dévisageais longuement ma mort.
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…[17]
Elle a été fidèle au rendez-vous. J’avais laissé un bout de testament au détour d’une de mes chansons, qui s’intitulait J’suis snob. Je disais :
… Et quand je serai mort,
Je veux un suaire de chez Dior.[18]
Vous l’avez eu ?
Non. Dior a refusé en prétextant qu’il ne fournissait pas ce genre d’article.
Et vos funérailles, ont-elles été religieusement honorées ?
Elles furent assez macabres, mais pour ce qui est d’être religieusement honorées, il faudrait refaire le film. Il n’y eut ni prières, ni sinistre musique. Au cimetière de Ville-d’Avray, le pompon, ce furent les croque-morts qui m’ont fait défaut ; les pompes funèbres étaient en grève. Les copains m’ont porté et m’ont mis en terre. Je ne pouvais rêver mieux. Je riais aux larmes et je songeais au grand-père de Brassens :
Le mieux à faire et le plus court,
Pour que l’enterrement suivît son cours,
Fut de porter sur notre dos
Le funèbre fardeau.
S’il eût pu revivre un instant,
Grand-père aurait été content
D’aller à sa dernière demeure
Comme un empereur.[19]
Revenons à votre vie artistique ? Pouvez-vous m’en donner une idée, un portrait synthétique ?
Je vous ai déjà répondu : en synthèse : l’écriture et la musique. Essentiellement, j’ai été écrivain : romans, traductions, poèmes, chansons, pièces de théâtres, opéras, ballets, chroniques diverses ; pour ce qui est de la musique, j’ai été trompettiste, amateur de jazz, chanteur, auteur-compositeur, animateur de soirées musicales et de boîte de nuit (notamment le Tabou), éditeur et directeur de maison de disques.
C’est très synthétique, pouvez-vous détailler un peu ?
Je me limite aux romans. Mon plus grand meilleur selleur (les Anglois disent : « best seller »), mon livre le plus vendu de mon vivant le fut sous le nom de Vernon Sullivan. C’était un roman au titre accrocheur : J’irai cracher sur vos tombes. Il s’est très bien vendu, car il faisait scandale. On m’a accusé d’être un pornographe. Ce n’est pas sérieux. Je déteste la pornographie, mais, je le confesse, je suis un érotomane enthousiaste, surtout des blondes pulpeuses. J’aime les déshabiller. Je l’ai d’ailleurs fait, toujours en Sullivan, dans un roman ultérieur, plus nettement futuriste et de science-fiction : Et on tuera tous les affreux, où le Dr Schulz, un savant médecin eugéniste, se proposait de remplacer tous les laiderons par de superbes créatures ; il en faisait l’élevage sur une île perdue. C’étaient deux romans très en avance sur l’époque aux conceptions paléontologiques : l’un démontait et dénonçait le racisme ; l’autre, le règne de l’apparence et l’eugénisme social.
Moi, ce que je veux connaître, ce sont les romans de Boris Vian.
D’abord actons que Boris Vian, Bison Ravi et Vernon Sullivan sont une seule et même personne. Vous n’y verrez certainement aucun inconvénient, c’est pareil pour votre Dieu, qui lui aussi se reconnaît en trois personnes : Père, Fils et Esprit. Résumé de résumé, mes romans édités sous mon patronyme sont : Vercoquin et le plancton (Gallimard – 1946), L’Écume des jours (Gallimard – 1946), L’Automne à Pékin (Le Scorpion – 1947), L’Herbe rouge (Toulain – 1950) et L’Arrache-cœur (Vrille – 1953). Ils ont tous été réédités depuis.
Et Dieu ? L’avez-vous rencontré ? Et si c’est le cas où ?
Dieu a veillé sur Ursula et moi lors de notre mariage. Figurez-vous que le repas de noces s’est déroulé dans le restaurant opportunément nommé À la grâce de Dieu. On ne pouvait trouver meilleure protection pour de jeunes tourtereaux ; j’ai pris mon étoile dans les bras et nous avons dansé la danse de l’Ourse et du Bison. Depuis qu’Ursula a quitté les Pyrénées pour me rejoindre, nous la dansons entre Alpha du Centaure et Bételgeuse. Pour en revenir à Dieu, je ne sais trop s’il milite contre la guerre – à voir l’Histoire – entre les Dieu le veut ! et les Got mit Uns, ce n’est pas certain, mais moi, j’étais contre la guerre ; je l’étais et je le reste. Ma chanson la plus connue s’intitule Le Déserteur [20]. Être déserteur, c’est une position de principe intangible quand vous êtes citoyen d’un pays qui en agresse un autre ; dans le cas contraire, il va de soi qu’il faut participer à la défense, y compris par les armes. C’est une nuance qui a échappé à beaucoup. Je ne suis pas antimilitariste, mais je suis violemment procivil. Je vous cite ce que je disais en 1955, au temps de la guerre d’Indochine à un militaire qui m’interpellait :
J’ai trente-quatre ans aujourd’hui, et je vous le dis : s’il s’agit de défendre ceux que j’aime, je veux bien me battre tout de suite. S’il s’agit de tomber au hasard d’un combat ignoble… je refuse et je prends le maquis. Les jeunes qui se sont fait tuer là-bas parce qu’ils croyaient servir à quelque chose, je ne les insulte pas, je les pleure.[21]
Vous êtes un humain remarquable, Monsieur Vian. La messe est dite, ma conviction est faite : vous êtes un incorrigible athée, une âme définitivement irrécupérable, même si j’aimerais bien qu’elle le soit. Maintenant, je dois vous laisser à vos rêves, à vos imaginations et à vos danses avec Ursula, que vous saluerez pour moi.
Autant de sa part. Au plaisir de ne plus vous rencontrer. Je m’en retourne à mes amours. Avant de vous quitter, laissez-moi vous donner une indication sur ce qu’est l’athéisme. L’athéisme est l’état primordial de tout être vivant, il est la vie même et il va de soi, si on ne le contrarie pas par des croyances inventées et imposées. Et cette insondable incroyance de l’athéisme est celle qu’entretient l’univers entier dans sa splendeur, hormis quelques humains perdus au bout d’une minuscule galaxie. Mais vous avez raison, je n’ai jamais fait de grande proclamation explicite à ce sujet ; sans doute, je n’en voyais pas l’utilité tant cette conviction me paraissait être de l’ordre de l’évidence universelle.
[1]. Carlo Levi, Raoul Vaneigem, Clovis Trouille, Isaac Asimov, Jean-Sébastien Bach, Bernardino Telesio, Mark Twain, Satan, Michel Bakounine, Dario Fo, Hypatie, Cami, Dieu le Père, Émilie du Châtelet, Percy Byssche Shelley, James Morrow, Denis Diderot, Louise Michel, Jean Meslier, Alexandre Zinoviev, Edgar Morin, Savinien Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Sartre, Terry Pratchett, Marie Curie, Charles Darwin, Jésus, Giordano Bruno, Voltairine de Cleyre, Jacques Monod, Till Ulenspiegel, Simone Veil, Gogliarda Sapienza, Albert Einstein, Jacques Prévert
[2]. Francis Blanche, in Babette s’en va-t-en guerre (1959).
[3]. Noël Arnaud, Les Vies parallèles de Boris Vian, 1970 – Christian Bourgois, Paris, 1981, 512 p. Publiées en 1966 chez Jean-Jacques Pauvert, elles ont connu depuis de multiples rééditions et sans doute, il y en aura-t-il encore.
[4]. OVRAAR : voir note dans Carlo Levi.
[5. Frédéric Richaud, Boris Vian – Vérité et Légendes, Éditions du Chêne, Paris, 1999, 174 p., p. 158.
[6]. Vernon Sullivan est un des nombreux hétéronymes de Boris Vian. Il a publié quatre romans – tous assez dérangeants pour les culs serrés : J’irai cracher sur vos tombes (1946), Les morts ont tous la même peau (1947), Et on tuera tous les affreux (1948), Elles se rendent pas compte (1950). Tous publiés aux éditions du Scorpion et repris depuis en diverses éditions. Voir à ce sujet votre libraire favori.
[7]. Boris Vian, L’âme slave, url : https://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=fr&id=50505
[8]. Sermonette, chanson de Boris Vian, interprétée par Serge Reggiani, url : https://www.antiwarsongs.org/canzone.php?id=41594&lang=fr, in Boris Vian, Textes et Chansons, Christian Bourgois, 10/18, Paris, 192 p., p. 150.
[9]. Boris Vian, Traité de Civisme, Livre de Poche, Paris, 2006-2015, 175 p., p. 117.
[10]. Emma Baus, Boris Vian « Un jour il y aura autre chose que le jour », L’Esprit Frappeur, Paris, 2002, 152 p., p. 70.
[11]. Boris Vian, Le Ratichon baigneur et autres nouvelles inédites, Christian Bourgois, Paris, 1981, 180 p., p. p. 52-53.
[12]. Boris Vian, poème : Je voudrais pas crever, url : https://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=fr&id=41691, in Boris Vian et Noël Arnaud, Je voudrais pas crever, Le Livre de poche, 2013, 84 p., p. 12.
[13]. Claire Juillard, ibid., p. 149.
[14]. Alfred Jarry, La Passion considérée comme course de côte, in Spéculations, Fasquelle, Paris, 1911, 310p., p. 288.
[15]. Alfred Korzybski, voir l’aboutissement de ses travaux sur la sémantique générale dans Science and Sanity, an Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, 1933. Boris Vian avait traduit Le Monde des non-A d’Alfred Van Vogt, roman de science-fiction, fondé sur la sémantique générale de Korzybski.
[16]. Boris Vian, Nota, in Noël Arnaud, op. cit., p. 244.
[17]. Boris Vian, Je voudrais pas crever, op. cit., p. 13.
[18]. Boris Vian, J’suis snob, url : https://www.youtube.com/watch?v=nCeFfbajNi0
[19]. Georges Brassens, Grand-Père, 1957, in Brassens, Les Chansons d’abord, Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1993, 288 p., p. 64.
[20]. Boris Vian, Le Déserteur, url :https://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=fr&id=1 ; le Déserteur fut la première chanson proposée par le site multilingue des Chansons contre la Guerre, qui en comporte aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers. Parenthèse : on en trouve plus de mille sous la signature de Marco Valdo M.I.
[21]. Claire Juillard, ibid., p. p. 298-299.
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