La laïcité face à la radicalisation islamiste

Barbara Mourin

Au-delà de ce qu’en disent leurs auteurs, une analyse des actes terroristes perpétrés au nom de l’islam qui se déploierait dans toute sa complexité fait cruellement défaut dans les médias mainstream, comme si la lecture exclusivement culturo-religieuse expliquait tout, offrant encore cet « avantage » de dédouaner la société dans son ensemble d’une auto-introspection critique.

S’il y a bien actuellement trois grilles de lecture à l’œuvre pour tenter de comprendre ce qui se joue, une seule d’entre elles questionne plus globalement le fonctionnement de nos sociétés, ses dérives et ses manquements ; les deux autres, soit ciblent une « communauté » plus imaginaire que réelle, soit cherchent dans la fragilité psychologique des auteurs l’unique explication de leur passage à l’acte.

Une première grille essentialiste

La lecture « essentialiste » signe le retour d’une vision de l’humanité hiérarchisée, avec des sociétés humaines définies dans leur rapport à l’état de développement culturel et social dans lequel sont confortablement installés ceux qui s’autoproclament « civilisés », en opposition aux « barbares » et « sauvages ».

Cette grille d’analyse fait la part belle au constat d’incompatibilité « naturelle » entre deux modèles « culturels » ayant fondé des « civilisations » dont l’une se serait construite sur base de valeurs nobles et universelles, tandis que l’autre ne serait le résultat que de guerres sanglantes, écrasant ses minorités sous le poids de sa domination.

S’appuyant sur le mythe des racines « judéo-chrétiennes » de l’Occident, cette réécriture de l’histoire a permis « à l’Occident libéral et capitaliste en lutte contre un Orient marxiste et totalitaire » d’aboutir à

une vision d’un Occident défini par ses racines religieuses paradoxales en lutte non moins acharnée contre un Orient, cette fois, musulman et non moins antilibéral, aux tendances totalitaires et pratiquant la subversion d’un terrorisme transnational inspiré par l’islam1.

Depuis le 11 septembre 2001, la thèse du « choc des civilisations » a repris le devant de la scène médiatique, politique… et populaire. Il y aurait impossibilité de cohabitation entre l’Occident et le monde musulman. Le racisme, toujours bien présent, prend ainsi une nouvelle forme : l’étranger n’est plus inférieur, il est menaçant et envahissant. Ce nouveau racisme ne cible plus les origines ethniques, mais les appartenances culturelles et religieuses. Les musulmans, invisibilisés dans une représentation hétérodéterminée floue, disparaissent derrière les représentations effrayantes de prêcheurs haineux et violents, ou derrière les atrocités commises au nom de l’islam.

À ce tableau peu flatteur vient s’ajouter le fantasme de l’envahissement, du projet caché de l’islam dont le but final serait de conquérir et convertir le monde occidental. Le sentiment d’invasion démographique, culturelle et politique est très présent en Europe : « Plus de 40 % des Européens pensent que les musulmans représentent une menace pour l’identité de leur pays ; près de 50 % sont opposés au port du foulard en rue et à la construction de mosquées »2.

Le climat actuel de crainte du terrorisme est propice à la mise en place de mesures sécuritaires liberticides pour tous mais d’abord pour les citoyens de confession musulmane. L’argument sous-jacent à cette dérive est un présupposé de « risque », qui va jusqu’à l’application « préventive » de certaines mesures : refus d’habilitations de sécurité nécessaires à certains métiers, arrestations arbitraires, interdictions de quitter un certain périmètre… L’État, glissant dangereusement vers l’encouragement de la dénonciation, décomplexe les appels à la haine et aux passages à l’acte violents envers les musulmans.

Ainsi, si cette grille d’analyse s’avère inopérante pour comprendre le phénomène de radicalisation, elle alimente les dérives populistes qui fleurissent dans les discours des hommes et femmes politiques, de droite comme de gauche. En France, en 2010, Marine Le Pen compara les prières dans la rue des musulmans à une « occupation » et y vit une menace pour l’intégrité culturelle de la France et pour la laïcité, confisquant dans la foulée cette valeur traditionnellement de gauche et l’amenant bien malgré elle opérer un virage à droite.

Une brèche dans laquelle se sont engouffrés des représentants politiques d’autres partis français : par exemple, Nicolas Sarkozy demandant aux députés de son parti reçus à l’Élysée : « Quelles sont les limites que nous mettons à l’islam ? Il n’est pas question d’avoir une société française qui subirait un islam en France » ; ou, pour le PS, Benoît Hamon déclarant sur BFM-TV que les prières de rue « ne sont pas tolérables beaucoup plus longtemps », qu’« il n’y a aucune raison que la laïcité ne soit pas garantie » et que, « par conviction laïque, il me paraît inacceptable qu’on se retrouve dans cette situation ».

On le voit, l’instrumentalisation de la laïcité, à laquelle nous nous devons d’être vigilants, n’est bien ici qu’une raison supplémentaire pour rejeter cette grille de lecture aux relents racistes.

Une deuxième grille psychologisante

L’analyse psychologisante, si elle présente un intérêt certain, ne peut, quant à elle, expliquer seule les « dérives radicalistes ». Se limiter à une tentative de compréhension centrée sur le parcours individuel expose en effet au risque de renforcer une analyse simpliste de ce phénomène multiple et complexe : il n’existe pas un profil type de djihadiste, Daech développe une véritable idéologie politique et certains combattants partent en Syrie ou ailleurs pour rejoindre une cause qu’ils estiment juste. Le dossier du quotidien Le Monde3 permet de prendre la mesure de la complexité de cette situation, qui doit être replacée dans une perspective historique, culturelle et géopolitique.

Cependant, si la radicalisation n’est pas seulement une réponse individuelle aux discriminations subies, ni exclusivement l’expression de l’adhésion à une cause politique pensée juste, l’intérêt de cette grille d’analyse « psychologisante » réside dans le fait de se distancier de la lecture essentialiste, en interrogeant également les parcours des jeunes « convertis », très nombreux à prendre les armes au départ de la Belgique.

L’analyse d’Olivier Roy4, par exemple, qui emploie la formule d’« islamisation de la radicalité », permet de sortir d’une lecture réductrice et inclut dans sa réflexion l’intérêt d’une approche sociopsychologique. Il y voit un phénomène générationnel plus global et observe que les convertis « de souche » représentent 25% des radicaux à la fin des années 1990, ce chiffre ne cessant d’augmenter. Ceux-ci n’ont jamais souffert du racisme ou de l’exclusion. Leurs semblables de la « deuxième génération » sont quant à eux parfaitement « occidentalisés » : avant leur basculement dans la radicalité, ils ont partagé la culture des jeunes de leur âge, bu de l’alcool, fumé et dragué les filles en boîte.

C’est donc ailleurs que dans la révolte contre des discriminations subies qu’il faut chercher les causes de leur engagement. Pour Olivier Roy elles résident essentiellement dans un commun conflit de générations, car ces jeunes

ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture « occidentale », devenues symboles de leur haine de soi. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés.

Et une troisième grille, plus complexe, plus satisfaisante aussi

Une troisième voie, qui déploie l’analyse de ce phénomène dans toute sa complexité, nous semble plus pertinente. Dans l’édition de février 2015 du Monde Diplomatique, Benoît Bréville5 lance un appel à la réflexion et à l’autocritique :

La mobilisation contre la violence ne pourra être féconde si on ignore le terreau, social avant tout, qui la nourrit. Attisée par les interventions étrangères au Proche-Orient, la radicalisation des jeunes djihadistes s’effectue aussi dans une Europe qui s’éloigne de l’esprit des Lumières en laissant prospérer les préjugés et les discriminations, en premier lieu contre les plus démunis.

Farhad Khosrokhavar6 propose d’examiner les divers aspects de ce phénomène qui touche, notamment mais pas exclusivement, certains jeunes Européens. La faillite de nos sociétés, impuissantes à donner du sens, à transmettre et à s’adresser aux populations en tant que citoyens et non en tant que consommateurs, peut-elle expliquer les passages à l’acte violents, allant jusqu’à la destruction de soi ? Les stigmatisations, assignations sociales et discriminations subies et transmises de générations en générations, sont-elles les braises sur lesquelles souffle le vent de Daech ? N’est-il pas temps de se pencher sur le sort de ces jeunes générations et en particulier des jeunes hommes qui vivent des situations de précarité et d’exclusion ? Comme le note Édouard Delruelle :

encore un bel exemple d’obnubilation-dénégation : on se focalise sur les jeunes femmes qui veulent porter le foulard à l’école ou au travail, mais on ne parle jamais de leurs frères qui parfois n’ont ni diplôme ni travail, qui sont en situation de complet décrochage au point de devenir inintégrables sur le marché de l’emploi. C’est une vraie bombe à retardement, qui risque de déboucher sur des émeutes que l’on qualifiera d’ethniques, alors qu’elles seront sociales.7

Et la laïcité dans tout ça ?

Enfin, je ne peux conclure sans évoquer le risque d’instrumentalisation de la laïcité dans les débats actuels, en France comme en Belgique. Port du voile à l’école, inégalités hommes-femmes, neutralité de l’espace public, nécessité de « sauver nos valeurs », intégrisme, communautarisme, invasion religieuse… dans chacun de ces débats, la laïcité est évoquée et convoquée comme rempart contre la prétendue « islamisation » de la société.

Il semble difficile aujourd’hui de concevoir que les citoyens de confession musulmane qui revendiquent le droit d’exercer leur culte le fassent au nom de leur pleine citoyenneté, dans des États qui protègent la liberté de croire. La laïcité instrumentalisée, « droitisée », au service d’un projet visant à restreindre les libertés individuelles et à imposer un mode de pensée prétendument « dédogmatisé » ne fait que renforcer le repli communautaire, l’incompréhension mutuelle et le sentiment de révolte.

Les tensions se cristallisent notamment autour de la question du port du voile, perçu, à tort ou à raison comme un instrument de soumission des femmes. Ces tensions sont aussi l’expression d’un clivage, dans la perception européenne, entre une modernité occidentale et un archaïsme des communautés musulmanes. Évitons le piège de l’essentialisation, qui enferme les musulmans dans le rôle des derniers représentants de l’oppression des femmes dans la société !

Les défenseurs de la laïcité politique, athées ou non, doivent relever collectivement le défi de restaurer cette valeur dans sa dimension démocratique, progressiste et humaniste. La laïcité « historique », en France comme en Belgique, a vu dans l’affranchissement de la société face au pouvoir du religieux un enjeu démocratique essentiel. Veillons à ce qu’elle ne devienne pas ce qu’elle rejette avec force : l’argument pour plus d’inégalités et moins de libertés individuelles.

Indissociable d’un projet de société véritablement égalitaire, la laïcité comme l’athéisme doivent permettre de faire progresser nos démocraties. Car, comme l’a rappelé Nacira Guénif lors de son récent passage en Belgique :

C’est ça la démocratie : c’est apprendre à vivre avec les gens avec lesquels on n’a aucune affinité, et pour lesquels on n’a aucune sympathie. Si nous parvenons à faire ça nous aurons réussi à faire vivre un petit peu plus une démocratie qui pour le moment semble s’éloigner de nos horisons à mesure qu’elle est amenuisée par des mesures sécuritaires et des politiques liberticides.8


Notes

  1. Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits. Sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, La Découverte, 2012, p 116.
  2. Édouard Delruelle, « Le racisme nouveau », Politique, n° HS 22, octobre 2013, p15
  3. Le Monde (Hors Série), Djihadisme. Cent pages pour comprendre, en collaboration avec France Info.
  4. Voir à ce sujet l’article d’Olivier Roy, « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste », dans Le Monde du 24 nov. 2015.
  5. Benoît Bréville, « Attentas de Paris, l’onde de choc. Islamophobie ou prolophobie ? », Le Monde Diplomatique, Février 2015, p 13 et 17
  6. Voir notamment, de Farhad Khosrokhavar, Radicalisation (éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2014).
  7. Édouard Delruelle, « Le racisme nouveau », Revue Politique, n° HS 22, octobre 2013, p15.
  8. Intervention de Guénif Souilamas lors du colloque PAVEE : Vivre ensemble égalitaire et exercice de la citoyenneté, quels leviers, quels freins ?, le 22 oct. 2016. Synthèse filmée disponible sur le site de Picardie Laïque : www.picardie-laique.be