Humanists Malaysia : la révolution tranquille
A.J. Surin
Avocat spécialisé dans les affaires d’apostasie, fondateur et président de Humanists Malaysia
Dans un pays où l’athéisme est officiellement considéré comme très
dangereux et où des ministres du gouvernement ont appelé à « traquer
sans relâche » les athées, un groupe restreint mais déterminé s’efforce
de faire évoluer l’opinion et, à terme, les lois. Humanists Malaysia
représente des citoyens qui adhèrent aux valeurs laïques et au
rationalisme. Dans une nation de plus en plus attirée par le
conservatisme islamique, ses idées commencent à infuser dans le débat
public.
L’humanisme en Malaisie est « une idée dont l’heure est venue », non
pas parce que les Malaisiens sont prêts à l’adopter, mais parce que
l’alternative est très alarmante. Avec la montée en puissance du Parti
islamique malaisien (PAS) et de sa volonté de faire de la Malaisie un
État pleinement régi par la charia, le besoin de voix modérées et
laïques n’a jamais été aussi urgent.
Les défis sont considérables. En Malaisie, l’islam est la religion
officielle, et bien que la Constitution fédérale garantisse légalement
la liberté de culte, ce droit ne s’étend pas aux musulmans qui
souhaitent quitter l’islam. Plusieurs États malaisiens ont par
conséquent fait de l’apostasie un crime pénal, avec des sanctions
pouvant aller jusqu’à des amendes, des peines d’emprisonnement et des
flagellations. Les musulmans qui font le choix de l’athéisme mènent
souvent une double vie, cachant leur athéisme à leurs famille et amis
pour éviter l’ostracisme social, des poursuites judiciaires ou pire
encore.
À titre d’exemple, en 2017, une photo des participants à une réunion
d’athées dans la capitale, Kuala Lumpur, est devenue virale. Les
personnes y apparaissant ont été menacées de mort et ont fait l’objet
d’une enquête gouvernementale. Un ministre fédéral a d’ailleurs déclaré
que ces personnes devaient être « traquées avec acharnement ». Un
vice-ministre a également annoncé que les autorités enquêteraient pour
savoir si des musulmans avaient participé à cette réunion, affirmant
qu’elle concernerait « la foi des musulmans dans le pays ». Cet incident
illustre le climat hostile dans lequel vivent quotidiennement les
humanistes et les athées.
Construire des ponts
Dans ce contexte, Humanists Malaysia a été admis comme membre de
Humanists International (HI) lors de son assemblée générale à Singapour,
en septembre 2024. Cette étape importante a permis de relier les
humanistes malaisiens à un mouvement mondial, et leur a apporté un
soutien international en matière de défense de leurs droits.
Mais la percée spectaculaire s’est produite en 2025, lorsque
Humanists Malaysia s’est engagé dans une ambitieuse initiative de
l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) auprès de ses
membres. Humanists Malaysia y dirige le groupe thématique « Liberté de
pensée, de conscience et de croyance », soutenu par des organisations
humanistes du Myanmar, des Philippines et de Singapour, ainsi que par
Sisters in Islam, un groupe progressiste malaisien qui défend les droits
des femmes musulmanes.
La collaboration avec Sisters in Islam est particulièrement
remarquable. Elle démontre que la lutte pour la liberté de pensée
transcende les logiques convictionnelles et unit celles et ceux qui
s’engagent en faveur de la dignité et des droits humains.
En février 2025, Humanists Malaysia a participé à une réunion sans
précédent avec le ministère malaisien des Affaires étrangères. Pour la
première fois dans l’histoire du pays, les humanistes ont été
représentés en tant que groupe vis-à-vis de l’ASEAN et du gouvernement
malaisien. Cette reconnaissance diplomatique constitue un changement
radical dans la façon dont les perspectives non religieuses sont perçues
au sein des structures gouvernementales malaisiennes.
Le Forum de l’ASEAN : un tournant décisif
En mai 2025, Humanists Malaysia a organisé à Kuala Lumpur le Forum de
l’ASEAN sur la liberté de pensée, de conscience et de croyance. Ce
rassemblement historique a réuni des leaders humanistes, des ONG
religieuses, des militants interconfessionnels, des universitaires et
des avocats spécialisés dans les droits humains pour discuter de la
liberté de pensée et de croyance en Asie du Sud-Est. Le forum a abordé
de front des questions controversées : les conversions forcées des
peuples autochtones à l’islam, dans l’État malaisien du Sabah ; le
projet d’extension des pouvoirs des tribunaux islamiques qui pourrait
faire passer les peines maximales de trois à trente ans
d’emprisonnement ; le conflit entre les juridictions civiles et
religieuses ; ainsi que la question fondamentale de la séparation de la
religion et de l’État. La plus grande réussite du forum a été
d’introduire le concept d’humanisme à un public intellectuellement
curieux, et ce, dans une région où ce concept reste méconnu. Les
humanistes de Malaisie y ont clairement indiqué qu’ils recherchaient le
dialogue plutôt que la confrontation, dans le but de découvrir une
humanité commune plutôt que d’imposer des opinions dogmatiques.
La riposte a été rapide : deux coalitions d’ONG islamiques ont
publiquement condamné les recommandations du forum concernant la
séparation de la religion et de l’État. Mais l’organisation avait déjà
atteint son objectif principal : intégrer les idées humanistes dans le
débat public.
Prendre position aux Nations unies
En septembre 2025, à l’occasion de la 60e session du
Conseil des droits de l’homme des Nations unies, en collaboration avec
Humanists International, nous avons publié une déclaration présentant le
fossé entre les protections constitutionnelles de la Malaisie et la
réalité vécue par les citoyens non religieux. Cette déclaration souligne
que la Malaisie est l’un des quatorze États membres de l’ONU à n’avoir
ni signé ni ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et
politiques, qui garantit la liberté de pensée, de conscience et de
religion pour tous, y compris les athées et les humanistes. La
déclaration attire aussi l’attention sur les lois malaisiennes relatives
à l’apostasie, la stigmatisation sociale des non-croyants et la récente
législation menaçant d’emprisonner les hommes musulmans qui ne se
rendent pas à la prière du vendredi. Elle demande en outre que la
Malaisie adopte les normes internationales en matière de droits humains
et protège les minorités religieuses et de croyance.
Marcher sur un fil
Malgré ces victoires diplomatiques, Humanists Malaysia opère avec des
contraintes constantes. Des responsables gouvernementaux continuent de
qualifier l’athéisme d’inconstitutionnel et de dangereux. Par ailleurs,
une reconnaissance officielle de la population non religieuse risquerait
de provoquer des violences, car l’apostasie est considérée comme un
péché grave dans l’islam.
Ces dernières années, la pression en faveur d’une gouvernance
islamique plus stricte s’est intensifiée, le parti islamiste PAS
émergeant comme une mouvance politique puissante. Les propositions
visant à renforcer la compétence des tribunaux islamiques, à rendre
l’enseignement religieux obligatoire dans les écoles et à restreindre
les conversions religieuses tendent toutes à réduire l’espace réservé
aux croyances alternatives.
La création d’une société véritablement humaniste en Malaisie sera un
long chemin. Notre stratégie est progressive : elle consiste à établir
des alliances avec des groupes religieux modérés, à engager un dialogue
interconfessionnel, à obtenir une reconnaissance internationale et à
normaliser lentement les valeurs humanistes laïques dans le débat
public.
L’athéisme et l’humanisme sont souvent accusés d’« éroder la cohésion
sociale », faisant du simple fait de se déclarer non-croyant un acte
d’immense courage. La puissance du mouvement réside dans sa résilience.
En continuant à s’engager au niveau international, à renforcer la
solidarité locale et à promouvoir des réformes juridiques, Humanists
Malaysia jette les bases d’une Malaisie plus libre et plus inclusive.
Dans une région où le nationalisme religieux gagne du terrain, Humanists
Malaysia continuera de défendre la raison, la compassion et les droits
humains.
* L’article a été publié dans Espace de Libertés, N°524
(hiver 2026)
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