La Confession naturaliste de Jean Rostand
Marco Valdo M.I.
Dans cette Confession naturaliste1, comme dans les précédentes
entrevues fictives 2, un Inquisiteur tente de cerner
l’athéisme de l’impétrant ; c’est le métier d’Inquisiteur de faire
parler les suspectes et les suspects d’hérésie – « Parlez, parlez, nous
avons les moyens de vous faire parler ! »3
On trouve face à l’enquêteur Juste Pape, le suspect Jean Rostand, né
à Paris (France), connu comme savant, naturaliste, biologiste, écrivain.
Pour constituer son dossier, l’Inquisiteur se réfère à diverses
publications de Jean Rostand, dont Ce Que Je Crois4
et Pensées d’un biologiste5 et à l’importante
biographie Jean Rostand – Prophète clairvoyant et fraternel que
lui a consacrée Andrée Tétry6.
Bonjour, Monsieur Rostand. Je suis Juste Pape, Inquisiteur et
enquêteur de l’Ovraar 7 en mission spéciale.
Je voudrais tout d’abord m’assurer que vous êtes bien Jean Edmond Cyrus
Rostand, né à Paris (France) et décédé à Ville-d’Avray
(France).
Effectivement, je suis né à Paris, dans le XVIIᵉ arrondissement, le
30 octobre 1894 et je suis mort à Ville-d’Avray, le 4 septembre 1977.
J’y suis d’ailleurs inhumé au cimetière municipal où j’ai rejoint mon
jeune et talentueux voisin, Boris Vian, dont j’ai appris que vous l’avez
rencontré récemment8.
Monsieur Rostand, en tant qu’Inquisiteur, j’ai reçu comme mission
spéciale de débusquer les athées ; de ce fait, je ne m’intéresse qu’à la
personne et à ce qui chez elle concerne la foi, la croyance en Dieu et
le respect des principes de l’Église.
Voilà qui est étrange, Monsieur l’Inquisiteur, et probablement
dangereux. L’Inquisition ? Enquête sur les athées ? Encore en ce
siècle ? Il est vrai que j’ai appris récemment qu’il y avait, dans
certains pays, une sorte de retour de la religion sous une forme plus
virulente. Va-t-on en revenir à des pratiques du genre de celles qu’on
avait connues dans un lointain passé ? En deux mots, va-t-on à nouveau
pourchasser les athées, forcer les gens à croire, à se soumettre aux
rites et aux préceptes religieux ? C’est fort inquiétant. C’est le doigt
dans l’engrenage. Ce serait le retour des Tartuffes… La fin des
libertés : de la liberté de pensée, de la liberté de s’exprimer, de la
liberté de critiquer, de la liberté d’être soi-même, de la liberté de
vivre sa vie. Ça ne me dit rien qui vaille…
Non, dit l’Inquisiteur, en ce qui me concerne, il ne s’agit pas
du tout de ça. C’est juste une enquête plutôt du genre sociologique. Il
s’agit de mieux connaître et de mieux cerner les athées, de comprendre
l’athéisme. Cela dit, j’ai l’habitude de commencer mes investigations
par définir les origines directes de la personne et donc, l’identité des
parents.
Là, Monsieur l’Inquisiteur, vous avez raison et j’apprécie votre
démarche. Car, voyez-vous, si pour les écrivains, les artistes… les
biographies abondent, ne nous faisant grâce d’aucun détail sur leur
enfance, leur carrière, leurs affaires sentimentales, leur humeur, leurs
goûts, leurs manies, leurs faiblesses et même, on l’a vu encore
récemment, leurs crimes… La plupart du temps, on laisse disparaître les
hommes de science sans même tâcher de les sauver de l’oubli.
Cela dit, pour répondre précisément à votre question, je suis le
deuxième fils de deux poètes. Mon père, Edmond Eugène Joseph Alexis
Rostand, était célèbre et je pense qu’il l’est resté, sous le nom mieux
connu d’Edmond Rostand, le dramaturge, auteur de Cyrano de
Bergerac, de L’Aiglon et de Chantecler. Ma mère
s’appelait Louise Rose Étiennette Gérard, plus connue sous le nom de
Rosemonde Gérard et fut également une poétesse renommée et fort
appréciée, d’autant que ses compositions étaient mises en musique par
Emmanuel Chabrier. Mon frère Maurice, mon aîné de trois ans, fut lui
aussi un poète réputé.
Avez-vous été marié et avez-vous une descendance ?
Au début avril 1920, j’ai épousé ma cousine Andrée Mante9, la fille de Juliette Rostand, qui
était la sœur de mon père. Ma femme était sculptrice. Nous avons eu un
fils, prénommé François, né en 1921.
Monsieur Rostand, avez-vous été baptisé ? Quels ont été vos
rapports avec l’Église et la religion ?
Sans doute, ai-je été baptisé, Monsieur l’Inquisiteur. Après quoi, je
n’ai pas trop été à l’église et je n’ai pas eu de funérailles
religieuses, qui avaient été demandées par ma femme. Il est vrai que je
n’y tenais pas vraiment, mais ma femme y tenait et moi, je ne voulais
pas lui faire de peine, alors… De toute façon, quand on est mort, on est
mort ; il ne reste rien que certaines traces dans la mémoire des
vivants. La nature est totalement indifférente à nos futilités. Donc de
belles obsèques religieuses qui avaient été souhaitées par la
« famille » de ma femme, ont été refusées par l’épiscopat. Il avait ses
raisons et moi aussi qui étais connu comme rationaliste et même,
président d’honneur de l’Association nationale de la Libre pensée. Voilà
sans doute pourquoi je suis allé en terre sans Dieu.
En fait, j’ai grandi dans un milieu qui n’avait pas ces
préoccupations. Mon père, Edmond Rostand, ne se posait pas ces
questions. Il n’avait pas de ces anxiétés philosophiques. Il n’était ni
croyant, ni incroyant, mais vraiment agnostique. Il ne savait pas, mais
il n’y pensait pas non plus.
Ma grand-mère m’emmenait parfois à la messe, mais mon père n’y allait
pas, ma mère n’y allait pas ; pour mes parents, c’était sans importance.
Et moi, même si j’ai dû faire une communion, je n’ai jamais cru que ça
importait. Dès l’enfance, j’avais beaucoup lu et guidé par la nature et
la raison, je m’étais formé une religion personnelle, sans dieu. C’est
ce qui m’a conduit à l’athéisme.
Monsieur Rostand, croyez-vous en Dieu ?
Pas du tout, Monsieur l’Inquisiteur. D’ailleurs, si un dieu devait
par hypothèse apparaître, ce serait un personnage exécrable. Jugez-en
vous-même : « On tue un homme, on est un assassin. On tue des millions
d’hommes, on est un conquérant. On les tue tous : on est un dieu. » Mais
je vous accorde que si on entend Dieu comme un concept philosophique,
pourquoi ne pas considérer la chose ? En somme, ce n’est jamais qu’une
pensée humaine, une idée à laquelle on peut songer. Mais ce à quoi je ne
crois pas, ce que je nie, c’est un Dieu qui aurait des rapports avec
l’homme, un Dieu à qui on adresse des prières, qui récompenserait le
bien et punirait le mal et toutes ces sortes de choses. Une telle entité
surnaturelle ayant prise sur le réel, telle le Dieu des croyants,
n’existe tout simplement pas. En ce sens, je suis athée.
Vous niez Dieu, Monsieur Rostand, c’est bien court. Et si quand
même, il y avait…
Oui, je sais, Monsieur l’Inquisiteur. Il en est certains qui
pratiquent un athéisme relatif, hésitant, et pour tout dire, incertain,
mais ce n’est pas mon cas. Et je sais bien que, par la négation sans
réserves, on se donne l’air d’un esprit sommaire, simpliste, grossier.
Je sais bien que, dans cet ordre d’idées, l’on a tout à gagner de
laisser ouvertes toutes les portes, et de se réfugier derrière la
complexité infinie des phénomènes, et de s’en remettre aux possibilités
imprévisibles de l’inconnu, et d’alléguer l’ignorance de l’homme, sinon
l’infirmité essentielle de son esprit. Je sais tout cela et je persiste
à penser ce que je pense depuis l’enfance.
Parlez-moi de votre enfance, dit l’Inquisiteur, vous avez sans
doute été à l’école.
Eh bien, non, je n’ai pas été à l’école ; c’est peut-être
regrettable, mais ça a certainement marqué le reste de mon existence.
J’ai, comme mon frère, fait tout mon parcours scolaire et lycéen à la
maison. Normalement, nous aurions dû aller au lycée de Bayonne. Il faut
dire que nous habitions un peu à l’écart et que nos parents, surtout ma
mère, répugnaient à nous mettre en pension.
Alors, comment cela s’est-il déroulé, Monsieur Rostand ?
Expliquez-moi.
C’est dû à un concours de circonstances assez extraordinaire, car au
moment où j’aurais dû rejoindre les bancs d’une école parisienne, après
le triomphe de Cyrano de Bergerac et de L’Aiglon, mon père est tombé
gravement malade et il a dû se retirer en convalescence à Cambo, une
station thermale au Pays Basque dans les Pyrénées-Atlantiques. Le climat
et les lieux lui plaisant beaucoup, il décida de rester sur place et
comme il jouissait d’une certaine aisance financière, il acheta une
grande propriété et fit édifier la villa Arnaga, une bâtisse de 40
pièces, entourée d’un parc de 15 hectares. Cette demeure tire son nom de
la rivière Arraga dans le val de laquelle elle est construite. Cette
villa est depuis devenue, après le rachat par la commune de Cambo en
1960, le musée Edmond Rostand. C’était un endroit de rêve où j’ai passé
le reste de mon enfance. J’étais un enfant sauvage, assez difficile, pas
très obéissant, colérique, assez rebelle, mais aussi un enfant de six
ans, assez solitaire, timide et renfermé qui était égaré dans ce
paradis. Avant d’en revenir au parcours scolaire, je voudrais indiquer
combien cet exil à la campagne, proche des bois et de la montagne, a
influé sur mon destin de biologiste. C’est là que j’ai pris goût à la
nature et trouvé ma vocation de naturaliste. Voyez l’enchaînement : mon
père et toute la famille à sa suite se retrouve à mille kilomètres de
Paris, hors de la grande ville et me voilà enfant laissé à courir et
baguenauder dans une nature luxuriante, dans un milieu plein d’insectes,
d’animaux et de plantes. J’épie, je chasse, je collectionne les
coléoptères, les papillons. J’observe leurs allées et venues, leurs vols
alambiqués, leurs couleurs, leurs manières. Je les vois en l’air, à
terre, dans l’eau. Je les étudie eux et les plantes et les fleurs parmi
lesquelles ils vivent. C’est bruissant, c’est mouvant, c’est coloré,
c’est fascinant. Il y a là toute la beauté du monde en mouvement. C’est
la vie elle-même qui m’éveille et qui m’émerveille. J’étais séduit,
j’étais conquis. Pour mon destin de biologiste, le vrai déclic s’est
produit quand j’avais neuf ans lorsque je suis tombé par hasard sur un
texte des Souvenirs d’un entomologiste de Jean-Henri Fabre, un
vénérable savant que mon père, qui l’appréciait beaucoup, avait surnommé
« Le Virgile des insectes ». À ce moment, je suis passé directement de
la Comtesse de Ségur aux aventures de la biologie. Ainsi, c’est à Cambo
que je découvris la foi en la nature, c’était le surgissement de la
passion et cette foi a porté ma vie entière. Je voulais être savant, je
rêvais d’être naturaliste ; pour moi, plus question d’un autre destin.
Tout le monde, toute la vie, tout était dans la nature, né d’elle et né
en elle. Rien en deçà, rien au-delà et pas question d’un être
surnaturel.
Mais, dit l’Inquisiteur, vous avez été instruit, il a bien fallu
qu’on vous enseigne…
Évidemment, Monsieur l’Inquisiteur, mais un peu comme pour Lagardère,
vous connaissez certainement cette sentence : « Si tu ne viens pas à
Lagardère, Lagardère ira à toi ! »10, si mon frère et moi
ne sommes pas allés au lycée, les professeurs sont venus à nous et je
vous garantis qu’il y en eut. Nous avons eu droit au programme complet
du baccalauréat. À huit ans, le latin et l’anglais. Aux enseignements
habituels, ajoutez l’allemand, l’hébreu, le grec et du sport : la
gymnastique, l’escrime et l’équitation. En sciences naturelles, j’ai
connu ma première grande expérience avec la dissection d’une
grenouille ; quel souvenir ! Je revis encore la scène, l’odeur du
chloroforme, l’animal endormi, le premier coup de scalpel, le sang qui
s’écoule, je vous passe les détails. Je ressens encore cette sensation
d’accéder à une réalité interdite. J’avais onze ans. En plus, j’y
ajoutais des lectures selon mon goût ; une démarche autodidacte, un peu
anarchique, mais nettement rationaliste et matérialiste : Pasteur,
Darwin, mais aussi Zola.
Et au-delà, avez-vous passé le baccalauréat ?
Évidemment, Monsieur l’Inquisiteur, c’était indispensable si je
voulais poursuivre des études supérieures. À dix-sept ans, j’ai passé
avec succès à Paris le baccalauréat et je me retrouvai face aux études
supérieures. J’ai préparé divers certificats en vue de l’obtention de la
licence en sciences, que j’acquis en 1915 et je me suis porté candidat à
une thèse de doctorat. C’était compter sans la froide réalité
universitaire. On me proposa une thèse sur la déglutition des oies. Mon
enthousiasme s’est rapidement éteint. Et puis, on était en pleine guerre
et si comme combattant, je fus réformé, je me suis engagé comme
infirmier. Là, à la poursuite des tréponèmes, je grattais les chancres
syphilitiques. Dans mes heures libres, je complétais ma formation
scientifique.
Vous n’avez donc pas eu de carrière universitaire, demande
l’Inquisiteur.
En 1918, la guerre se termine et en fin d’année, mon père meurt de la
grippe espagnole. J’abandonne toute idée de carrière universitaire et de
retour à Cambo, je poursuis mon parcours de chercheur indépendant. En
1920, à Paris, j’épouse ma cousine Andrée Mante ; l’année suivante naît
notre fils François et on s’installe à Ville-d’Avray en bordure de
Paris. Là, j’ai mené en solitaire mes recherches en biologie pendant 26
ans. En 1946, de retour en ville à Paris, j’ai pu accéder au laboratoire
d’Évolution, mais en raison de la santé de mon fils, on est bientôt
rentrés à Ville-d’Avray, où j’ai repris mon travail en solitaire et sans
grands moyens dans la petite pièce au rez-de-chaussée. J’étais un
chercheur à l’écart des grandes structures et des grands budgets de la
recherche, mais je pouvais faire ce que je voulais, quand je voulais ;
c’est un privilège aussi rare qu’énorme. Je n’ai pas fait carrière et
j’ai toujours bénéficié d’une salutaire indépendance.
Vous avez, au travers de vos recherches et de vos livres, édifié
une œuvre considérable, scientifique, vulgarisatrice, mais aussi
littéraire. Je veux le souligner, mais ce n’est pas le but notre
rencontre ; je tiendrai volontairement tout cela à l’écart. Cependant,
en tant que biologiste, vous avez manipulé les origines de la vie, les
fondements mêmes de la création. Y avez-vous senti, ressenti, approché
la présence de Dieu ? N’avez-vous pas eu l’impression de prendre sa
place, d’empiéter sur son domaine réservé ?
Sur ce dernier point, Monsieur l’Inquisiteur, je suis très à l’aise
pour vous répondre. D’abord, la biologie présente un intérêt
merveilleux, pathétique qui tient à son domaine qui est infini et encore
plein de mystère. Ensuite, le biologiste, celui-là même que je
revendique être, a quelque chose du démiurge. Il cherche le secret, à
vrai dire plus exactement, le vrai de la vie. Et c’est toujours une joie
de constater que le vrai, que l’on subodore, est vrai. Ou bien le
biologiste recréera la vie et il sera l’égal d’un dieu ; ou bien, il n’y
arrivera pas et il aura eu le plaisir de jouer avec le divin11. Cependant, j’y mets une sacrée
réserve en insistant sur le fait qu’il faut se garder de ces forces
occultes qui veulent expliquer l’inconnu par l’inconnaissable.12
Mais l’âme, Monsieur Rostand, qu’en pensez-vous ?
Ce fantasme immortel ? Assurément, Monsieur l’Inquisiteur, nous
pouvons faire comme si nous avions une âme… Ce que je pense de l’âme ?
C’est une question qui me paraît être réglée par la biologie dès lors
que la vie comporte un début et une fin. Je pense que la mort est bien
la mort et je n’en appelle à aucune réalité cachée. Quant à
l’immortalité, de l’homme et de l’âme, elle se retrouve dans
l’impossible survie13 de l’un comme de l’autre. Cela
tient au simple fait qu’il est impossible de distinguer et donc, de
séparer l’âme – si on admet qu’elle existe – de l’homme. L’âme est
insaisissable pour la bonne raison qu’elle est un élément imaginaire,
une spéculation de l’homme par l’homme. C’est une faribole. Quand
l’homme meurt et disparaît, il en va de même de l’âme. Par ailleurs, on
ne pourrait accorder l’immortalité à l’être humain sans la dispenser à
tout ce qui vit, respire, grouille et pullule autour de nous… Si l’homme
est immortel, il faut que le pithécanthrope l’ait été… et le mammifère,
et le reptile, et le poisson, et toute la suite de nos ancêtres
jusqu’aux unicellulaires.
Mais l’Homme, Monsieur Rostand ?
L’homme, Monsieur l’Inquisiteur, qu’est-il ? Quel est le sens de
l’existence ? L’homme comme tout animal est un agrégat de trillions de
cellules, un édifice complexe qui par son agencement peut affirmer son
existence et qui, par des réactions chimiques dans le cerveau, anime la
conscience et ce qu’on nomme l’esprit. Avec l’arrêt de ces processus
s’arrête la vie, cette vie particulière, ce moi unique et il ne
reparaîtra plus jamais. C’est la mort. Chacun de nous est un objet
unique dans un groupe unique, sur une planète unique d’une étoile
unique… Tout homme est seul de son type – unique. Il jouera le jeu de la
vie avec une « donne » qui n’a jamais servi à personne. La biologie
ratifie le mot de Max Stirner : « Personne n’est mon semblable. »14 En fait, nous sommes une mosaïque
originale d’éléments banaux. Le hasard ne peut faire deux hommes
identiques et la terre durerait les millions de siècles des astronomes,
il n’y a guère apparence que les caprices de l’hérédité y ramènent la
combinaison chromosomique qui fut la nôtre et nous suscitent une seconde
fois.
Et le sens de la vie, quel est-il alors ? demande l’Inquisiteur.
Quant au sens de la vie, la réponse est claire et simple : la vie a
un sens et c’est un sens unique : elle va de la naissance à la mort.
Dans le mouvement de la nature, l’homme est une jeune espèce, même si
selon notre échelle, il est là depuis des centaines de millénaires.
Voyez ce petit d’homme, il est exactement le même que s’il était né il y
a cent mille ans ou plus. Substantiellement, chromosomiquement, les
hommes du vingtième siècle et des siècles qui suivront, vêtus, policés,
civilisés, subtils, sont identiques aux tailleurs de pierre du
pléistocène. C’est un survenant de Cro-Magnon qui vagit. Il perpétue
Cro-Magnon et en même temps, il anticipe les civilisations futures. Il
porte en lui la mystérieuse matière de l’avenir. Il est tout à la fois
l’avenir du passé et le passé de l’avenir.
Mais enfin, Monsieur Rostand, d’où vient l’homme ? Comment a-t-il
été créé ? C’est une question essentielle.
D’où vient l’homme ? Eh bien, Monsieur l’Inquisiteur, d’une lignée
hétéroclite de bêtes qui comptait des vers rampants, des poissons
visqueux, des mammifères velus. Sa formation fut rigoureusement
fortuite. Accident entre les accidents, il est le résultat d’une suite
de hasards, de la genèse spontanée de composés du carbone qui
s’associent en protoplasme. J’abrège. L’homme est apparu. D’une certaine
lignée animale est sortie cette bête saugrenue qui inventa le calcul
intégral et rêva de liberté. Du reste, l’accident humain peut-il se
reproduire, ici ou ailleurs ? D’après ce que nous savons des propriétés
du protoplasme, il semble que sa genèse (car c’est bien d’elle qu’il
s’agirait) exige une rencontre de circonstances des plus improbables et
quelle improbabilité y a-t-il pour qu’un protoplasme donné subisse la
même série de transformations qui, sur Terre, aboutit à nous. Notre
monde a le tragique privilège du cerveau humain et d’être le seul
endroit où l’aveugle jeu des molécules s’achève en réflexion. Avec tout
ça, il y a l’iniquité essentielle des destinées humaines. Les hommes ne
connaissent un sort égal qu’avant la naissance ou après la mort. La
nature fabrique indifféremment le bon et le mauvais. Quand (et j’ajoute
aujourd’hui, si…) l’homme aura réussi à atténuer, voire à supprimer les
factices inégalités du rang et de la fortune, il se trouvera face au
terrible problème de l’inégalité naturelle. Que fera-t-on face à un
mauvais destin ?
Oui, dit l’Inquisiteur, mais l’homme, cette créature, n’est-il
pas le sommet de la création ? Son but ultime ?
Certains, qui y voient un dessein supérieur, secret et mystérieux,
tiennent que l’univers a existé dans sa totalité pour qu’apparaisse
l’être humain, mais je vois les choses différemment. La nature et elle
seule était à la manœuvre, elle n’avait (et n’a toujours) aucun souci de
l’homme ; la vie a poussé comme elle a pu sans connivence avec le reste
des choses, l’homme a dû lutter pour se maintenir, rien n’a voulu le
lourd cerveau de l’Homo sapiens et la pensée humaine n’a pas plus
d’importance dans l’inerte cosmos que le chant des rainettes, l’homme
n’est que celui qu’il est, n’incarne aucune autre pensée que la sienne,
ne vaut que pour lui, n’a d’autre mission que celle qu’il s’assigne…
Et la vie éternelle de l’homme, qu’en pensez-vous, Monsieur
Rostand ?
Quelle vie éternelle ? Détrompez-vous, l’éternité de l’homme et de la
vie est bien courte. L’homme, ce petit-fils de poisson, cet
arrière-neveu de limace, a droit à quelque orgueil de parvenu. Sa
réussite a de quoi lui tourner la tête. Mais il lui faut situer son
royaume dérisoire parmi les astres… De tout cela, que restera-t-il, un
jour, sur le misérable grain de boue où il réside ? L’espèce humaine
passera comme ont passé les Dinosaures… La petite étoile qui nous sert
de soleil abandonnera sa force éclairante et chauffante… Toute vie aura
cessé sur la terre… L’homme ? C’est en vain qu’il se prendrait pour
l’instrument d’on ne sait quel dessein et qu’il se flatterait de servir
des fins qui le transcendent. Il ne prépare rien, il ne prolonge rien,
il ne se relie à rien. Tout ce à quoi il tient, tout ce qu’il croit,
tout ça a commencé en lui et finira en lui. Il est seul, étranger à tout
le reste. Nulle part il ne trouve un écho, si discret soit-il, à ses
exigences spirituelles. Tel est le message de la science. Il est
aride.15
Et dans un avenir plus immédiat, que pensez-vous qu’il en sera ?
demande l’Inquisiteur.
La seule « prospective » qui m’intéresse se situe dans le domaine de
l’affection, du ressenti. Quel goût aura la vie ? Quelles seront pour
l’homme les raisons de vouloir et d’agir ? Où puisera-t-il le courage
d’être ? Et arrivera-t-il à surmonter cet effroyable fléau qu’est la
guerre ?
Et votre vie de naturaliste, Monsieur Rostand, comment la
ressentez-vous à présent ?
Ma vie de naturaliste était celle que j’avais choisie et elle
m’apportait ce que je pouvais en attendre. J’ai vécu où j’avais choisi
de vivre dans ma maison de Ville-d’Avray. Un peu reclus peut-être, mais
globalement heureux. Je n’en sortais que rarement et je participais peu
au grand jeu de la société. Du reste, je voyageais peu. Je suis un
disciple de Candide ; il y avait dans mon petit jardin plus qu’il n’en
faut pour me dépayser. Ma vie fut simple, monotone, linéaire, pure,
classique : unité de lieu, unité de ton, unité d’action.
Finalement, Monsieur Rostand, quelle a été votre boussole,
qu’est-ce qui vous a conduit à mener une pareille existence ?
Au-delà de la grenouille, ma boussole, c’était la libre pensée.
Depuis les temps lointains de ma jeunesse, j’ai toujours associé ces
deux mots, et j’ai toujours pensé que leur indissoluble jonction était
la condition nécessaire de tout progrès et de toute lumière. J’en reste
plus convaincu que jamais, après avoir vu tant de mensonges et de
critiques amenés par ceux qui, au nom d’un Dogme, d’un Mythe ou d’un
Pouvoir, se permettent d’attenter aux droits sacrés de l’esprit. On est
fait pour la vérité, quand on est capable de la chercher avec passion.
J’avais cette passion et c’est elle qui fut et qui est toujours mon
guide et c’est la science qui m’a mené loin des esprits bardés de
certitude. Ce qui m’a conduit dans toute mon existence, c’est l’exigence
humble de la vérité, la modeste vérité de la science, la vérité
relative, fragmentaire, sujette à correction, une vérité à notre échelle
humaine. Je hais et je redoute la vérité absolue, totale et définitive,
qui est à la base de tous les sectarismes, de tous les fanatismes et de
tous les crimes. Il va de soi que ceci comprend, je tiens à le préciser,
les religions, les prophètes, les livres plus ou moins sacrés, les
penseurs, les idéologues et les dieux qui prétendent détenir la Vérité.
Cette Vérité qui généralement se présente comme une affirmation
universelle et fortement exclusive et par nature, aussi irréfutable
qu’incontestable. Elle conduit à des aberrations. À ma grande
consternation et à mon grand regret, j’ai dû constater qu’il y avait des
savants – de vrais savants – qui taisaient, par obédience politique ou
religieuse ce qu’ils savaient être vrai.
Monsieur Rostand, dit l’Inquisiteur, de notre rencontre, je tire
le sentiment que vous êtes un homme de foi et que cette foi a guidé
votre existence, vos efforts, vos engagements et vos infatigables et
méticuleuses recherches. Mais précisément, votre foi vous a tenu à
l’écart de Dieu et de la religion. Je ne puis que constater votre
irréductible athéisme et ainsi, je conclurai mon enquête.
Monsieur l’Inquisiteur, permettez-moi une question : ne seriez-vous
pas vous-même un peu athée ?
1 Jean Rostand s’est toujours revendiqué principalement comme naturaliste, qui fut sa première façon d’aborder la biologie ; c’est son attrait pour la nature et les êtres vivant, grouillant dans la nature, qui dès l’enfance l’a conduit vers la science du vivant.
2 Carlo Levi, Raoul Vaneigem, Clovis Trouille, Isaac Asimov, Jean-Sébastien Bach, Bernardino Telesio, Mark Twain, Satan, Michel Bakounine, Dario Fo, Hypatie, Cami, Dieu le Père, Émilie du Châtelet, Percy Byssche Shelley, James Morrow, Denis Diderot, Louise Michel, Jean Meslier, Alexandre Zinoviev, Edgar Morin, Savinien Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Sartre, Terry Pratchett, Marie Curie, Charles Darwin, Jésus, Giordano Bruno, Voltairine de Cleyre, Jacques Monod, Till Ulenspiegel, Simone Veil, Gogliarda Sapienza, Albert Einstein, Jacques Prévert, Boris Vian,
3 Francis Blanche, in Babette s’en va-t-en guerre (1959).
4 Jean Rostand, Ce que je crois, Grasset, Paris, 1953, 92 p.
5 Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, Stock, Paris, 1995, 254 p.
6 Andrée Tétry, Jean Rostand, prophète clairvoyant et fraternel, Fondation Singer-Polignac, Gallimard, Paris, 1983, 387 p. Cet ouvrage rassemble un très grand nombre d’extraits ou de citations de Jean Rostand, dispersées dans des publications ou des notes de diffusion restreinte.
7 OVRAAR : voir note dans Carlo Levi.
8 Voir La Confession jazzique de Boris Vian, ABA, Newsletter 53, juin 2026.
9 Andrée Eugénie Marthe Victorine Mante (1892-1980), fille de l’industriel Louis Mante et de Juliette Rostand, sœur d’Edmond Rostand.
10 Paul Féval, Le Bossu, 10/18, Paris, 2025, 840 p.
11 Andrée Tétry, op.cit., p. 85.
12 Ibid., p.114.
13 Ibid., pp. 125 – 126.
14 Max Stirner, Œuvres complètes – L’Unique et sa propriété et autres écrits, IDEA, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2012, 437 p.
15 Ibid., pp. 105 – 106.
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