La Confession populaire de Jacques Prévert
Marco Valdo M.I.
Dans cette Confession populaire1, comme dans les précédentes entrevues fictives 2, un Inquisiteur tente de cerner l’athéisme de l’impétrant ; c’est le métier d’Inquisiteur de faire parler les suspectes et les suspects d’hérésie – « Parlez, parlez, nous avons les moyens de vous faire parler ! » 3 On trouve face à l’enquêteur Juste Pape, le suspect Jacques Prévert, né à Neuilly-sur-Seine (France), connu comme poète, écrivain, scénariste. Pour constituer son dossier, l’Inquisiteur se réfère à divers textes et notamment, à « Jacques Prévert. En vérité », la somme biographique d’Yves Courrière 4.
Bonjour, Monsieur Prévert. Je suis Juste Pape, enquêteur de l’Ovraar 5 en mission spéciale. Je voudrais tout d’abord m’assurer que vous êtes bien Jacques André Marie Prévert, né à Neuilly-sur-Seine (France) et décédé à Omonville-la-Petite, dans le Cotentin (France).
En ce qui me concerne, Monsieur l’Inquisiteur, il n’y a aucun doute possible, je suis certain que je suis Jacques André Marie Prévert, né à Neuilly-sur-Seine (France), aux portes de Paris, la même année que le siècle, le 4 février 1900. Je vous confirme tout à fait et définitivement que je suis mort, d’une robuste et intraitable mort à Omonville-la-Petite, dans le Cotentin (France), le 11 avril 1977. Étouffer vif pendant des jours, c’est pas de la rigolade ; c’était le résultat de soixante-cinq ans de Gauloises, mes poumons m’ont lâché avant moi. Depuis je campe encore là-bas avec ma dernière femme et ma fille dans le petit cimetière les pieds sous la terre et la tête dans les nuages par-dessus la Manche, contemplant, lorgnant, biglant la mer verte et rêvassant sous la merveille reposante du parterre fleuri et sans croix qui nous recouvre.
En tant qu’Inquisiteur, j’ai reçu comme mission spéciale de débusquer les athées ; de ce fait, je ne m’intéresse qu’à ce qui concerne la foi, la croyance en Dieu et l’Église.
Rien que ça, Monsieur l’Inquisiteur, je suis très curieux de voir où ça va nous mener. La foi, la croyance en Dieu et l’Église… Restons calmes, restons polis ! Compte tenu de la circonstance, je vais m’efforcer de ne pas vous vouer aux gémonies, ni vous agonir d’injures comme j’en ai l’habitude avec vos congénères.
Commençons donc par le commencement, dit l’Inquisiteur.
C’est un bon début, Monsieur l’Inquisiteur, je dois le souligner. Au préalable, il me faut vous interroger moi aussi. Je trouve très curieux votre nom et même, votre prénom. Souvenez-vous, on dit même que j’avais proposé d’autres dénominations, plus colorées, pour un pape : c’était libellule ou papillon. Car convenons-en, Juste Pape, ça me paraît un peu restrictif et puis même, bizarre, bizarre. Si Pape n’est pas votre fonction, un tel patronyme fait un peu désordre dans l’Église, ne trouvez-vous pas ?
C’était le nom de mon père, de mon grand-père et au-delà, je m’y perds, répond l’Inquisiteur.
Ah, là, vous aggravez l’affaire, surtout comme Inquisiteur. Vous êtes Pape de père en fils ; quelle sainte généalogie ! Les femmes de votre famille sont-elles des papesses et votre sœur ne se prénomme-t-elle pas Jeanne, par hasard ? Au fait, avez-vous lu La Papesse Jeanne, un roman grec que transposa en français Alfred Jarry ? 6Je dis ça, juste pour détendre l’atmosphère ; je la trouvais un peu austère. Et puis, comme vous le savez sans doute, je suis très amateur de jeux de mots et de digressions hétérogènes.
À propos de famille, réplique l’Inquisiteur, si vous me présentiez un peu la vôtre ? Nous verrons ensuite à examiner plus en détail votre cas.
Dans la version simple, réduite à son expression quotidienne, je veux dire à la dimension de l’état-civil neuilléen, ma famille directe se compose d’un père, d’une mère et de trois frères. Notre tribu habitait à Neuilly-sur-Seine, commune des plus aisées, mais nous, on vivait fort pauvrement. J’y ai passé toute ma petite enfance. Il y avait donc mon père : André Louis Marie Prévert, archiconnu dans les bistrots comme le Père Picon, vingt-neuf ans à ma naissance ; et puis, son épouse, ma mère : Marie Clémence Suzanne Catusse, dite Maman Suzanne, vingt-deux ans à ma naissance ; et mes deux frères, Jean André Marie, mon aîné de deux ans et Pierre André Marie, mon cadet de six ans. Ce curieux complément André Marie était une concession familiale à mon grand-père paternel, Auguste André Marie Prévert, qui était très respectueux de l’autorité du Pape et à cheval sur l’obédience à la religion catholique, tellement rigoureux qu’il bénéficiait du sobriquet d’Auguste le Sévère. Le prénom de « Marie » renvoie évidemment à la protection de la Vierge ; c’était une superstition ancestrale. Auguste Prévert était très patriarcal et pour lui, sous son égide en quelque sorte, la famille devait avoir de la religion. Ça n’allait pas de soi pour mon père qui faisait des cauchemars et hurlait la nuit au souvenir de ses années de pension chez les religieux à Ancenis, ni d’ailleurs pour ma mère que les bonnes sœurs faisaient se mettre à genoux et tracer par terre une croix avec la langue.7
Pour en revenir à votre naissance, Monsieur Prévert, avez-vous été baptisé comme il est d’usage et dès lors, rejoint la grande famille catholique ?
C’est un peu plus compliqué que ça, Monsieur l’Inquisiteur. Il a fallu attendre six semaines et une permission spéciale pour que je sois ondoyé. Comme vous le savez, cet ondoiement consiste à verser un peu d’eau sur la tête, en l’occurrence, la mienne, sans procéder au reste du rituel. C’est une sorte de baptême express. Ainsi, paraît-il, j’échappais aux limbes et on remit le baptême à plus tard. Des années plus tard, il a bien fallu le faire pour permettre ma communion. J’ai donc été baptisé. Auguste le Sévère fut fort en colère quand il a constaté ce retard de dix ans. Personnellement, je vous avoue que je m’en foutais royalement ; j’étais bien plus intéressé par la Fête à Neu-Neu et ses attractions électriques, pyrotechniques et grandguignolesques que par ce cérémonial tribal empesé. D’ailleurs, à mon grand-père Auguste le sévère, je préférais et de loin, les clowns. Je n’aimais pas le clown tout propre au visage blanc, moi, j’aimais ceux qui étaient comme des ivrognes, devenus fous et, malgré tout, contents. On les appelait les Gugusses ou les Augustes comme mon grand-père, et pourtant, ils ne lui ressemblaient pas du tout. Eux, ils m’amusaient follement.8
Soit, dit l’Inquisiteur, baptisé, ça faisait quand même de vous un catholique. Mais, je vous prie, continuez à me parler de votre enfance. Avez-vous été à l’école ?
Pas tout de suite, Monsieur l’Inquisiteur. Je n’aimais pas trop l’idée de l’école et quand j’y suis finalement allé, ce fut à l’école communale, j’y suis entré un trimestre en retard. J’ai découvert qu’elle était bien comme je le craignais : on y restait assis toute la journée, on n’avait pas le droit de bouger, de parler, on comptait les heures. On entrait en classe à 8 h 30, on en sortait à 11 h 30, on y revenait à 1 heure et on s’en allait à 4 heures. Combien de minutes s’était-on ennuyé ? Moi, j’attendais quatre heures, l’esprit ailleurs. De toute façon, j’ai eu de la chance ; ma première institutrice, ce fut ma mère, qui chaque matin, me lisait une histoire et m’apprenait ensuite à déchiffrer le texte. En cela déjà, ma mère était ma lumière. Ainsi, grâce à elle, au moment d’aller à l’école, je savais lire et écrire ; arrivé en retard, j’étais en avance. Mon père m’emmenait en promenade et m’apprenait la vie de la ville : les gens, les commerces, les marchés, les bistrots, les fêtes foraines et puis aussi sa musique : l’orgue de Barbarie, l’accordéoniste aveugle, les flonflons, le caf’conc’, mais il faut y ajouter les réunions et les manifestations politiques auxquelles il était mêlé, en ce compris les bagarres qui parfois éclataient. Quand le député de la Patrie française que mon père soutenait, un dénommé Syveton, s’est suicidé à la suite d’une affaire de détournement de fonds, il ne fut plus question de politique. J’en ai gardé une aversion essentielle et le refus définitif de m’intégrer à tout parti. Plus tard, le dimanche, quand on allait manger chez les grands-parents, chez Auguste le Sévère, on y retrouvait les « croâ-croâ », ces corbeaux à la robe noire, les deux abbés. Ceux-là même que j’ai placé tout au début du Dîner de têtes où j’amorce ce long texte9, le premier de Paroles, comme ceci :
« Ceux qui pieusement…
Ceux qui copieusement…
Ceux qui tricolorent
Ceux qui inaugurent
Ceux qui croient
Ceux qui croient croire
Ceux qui croa-croa… »10
Comment s’est poursuivie votre école ?, demande l’Inquisiteur.
À la Communale, les choses se sont rapidement gâtées ; je ne voulais plus y aller. J’étais ce gamin décrit dans Le Cancre, celui qui dit non avec la tête et oui avec le cœur et qui :
« malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur. »11
J’étais cet élève légèrement décalé de la Page d’Écriture, où avec l’oiseau-lyre, je rêvais d’évasion et de libération.
« Et l’oiseau-lyre joue
et l’enfant chante
et le professeur crie :
Quand vous aurez fini de faire le pitre !
Mais tous les autres enfants
écoutent la musique
et les murs de la classe
s’écroulent tranquillement… »12
Ainsi, dès la rentrée scolaire suivante, suite à un déménagement, mon frère et moi, nous nous retrouvâmes dans une école catholique plus aérée, plus belle, plus chic. Dans l’allée qui la longeait passaient les modèles, souvent en tenues légères, qui s’en allaient vers les ateliers des peintres et des sculpteurs, situés au fond de l’impasse. Ce sont elles – les modèles – et les figures de la mythologie qui m’ont permis de combattre l’influence néfaste du catéchisme. Au début, le catéchisme m’a bien fait rire, mais ensuite, quel ennui ! Pour me changer les idées, mon père m’avait offert une petite mythologie, où je découvrais les dieux et les déesses qui se disputaient ou qui faisaient l’amour ; c’était beaucoup plus intéressant que les histoires imbéciles de saint Augustin ou de saint Thomas d’Aquin. Des écoles, j’en ai connu plusieurs autres que la communale et celle des pères où pourtant, je me débrouillais pas trop mal et rassurez-vous, je vais vous dire lesquelles. Je fréquentais avec plus d’enthousiasme et assez assidûment en parallèle, deux autres écoles de la catégorie « buissonnière ». L’une où je m’échappais dans les rues et je vaguais le nez en l’air : j’y respirais la liberté ; l’autre où j’accompagnais mon père dans ses pérégrinations, lequel ne jugeait pas indispensable mon séjour en classe ; il m’emmenait partout : au théâtre, au cinéma, dans les bistrots. Il excusait mes absences auprès de la direction de l’école primaire.
Pour en revenir à votre baptême, a-t-il finalement eu lieu ?, demande l’Inquisiteur, et pourquoi, et quand, et comment ça s’est passé ?
La fin du catéchisme, comme vous le savez, était marquée par l’apothéose de la communion solennelle, un moment crucial dans la vie des jeunes catholiques et de leur parentèle. Tout allait pour le mieux, d’autant que je servais le dimanche la messe à Saint Sulpice. C’est alors qu’on s’aperçut que je n’avais pas été baptisé ce qui rendait la communion impossible. Vu la position de mon grand-père Auguste le Sévère, qui était le directeur de l’Office central des pauvres de Paris – un organisme de charité catholique de la plus haute importance, on régla prestement ce problème et la cérémonie solennelle eut lieu, suivie du repas traditionnel rassemblant le ban et l’arrière-ban ecclésiastique d’Auguste. Mon père me convia à boire du vin – ça aussi, c’était une première – et j’ai fini la fête « saoul comme une vache ». Ce fut le scandale de trop ; Auguste le Sévère nous chassa et on ne revit plus jamais les grands-parents. De surcroît, mon père y perdit son emploi à l’Office que dirigeait l’Auguste. Alors, on connut à nouveau la dèche.
Vous avez poursuivi des études ?
Non, pas vraiment. Après le Certificat, j’abandonnai l’école à quinze ans, c’était en 1915, et je fis toutes sortes de métiers plus ou moins rentables, plus ou moins avouables – sauf évidemment curé à Saint Sulpice ou ailleurs. Certains soirs, on sortait en bande avec les copains ; on finissait la nuit corrigés par les agents au commissariat. Je me débrouillai en attendant la fin de la guerre et l’inévitable service militaire, qui m’écopait en 1920. Deux ans avant, c’était Verdun et les tranchées à quoi j’avais échappé. Finalement, ce jour de gloire est arrivé et quand on m’appela sous les drapeaux, comme je rêvais d’Orient, j’ai souhaité et obtenu qu’on m’envoie en Turquie dès 1920. En ce temps-là, la France victorieuse s’occupait en occupant les pays des autres. Protégé par mon grade de caporal, j’y passai deux années où je fis la mirifique rencontre de Marcel Duhamel, un autre caporal, qui devint mon indéfectible ami ; il était comme moi né en 1900 et comme moi, il mourut en 1977 ; habillés en militaires, on gardait la gare de Galatasaray et on déambulait dans le bazar d’Istanbul. Hors du service, on sortait en ville et on profitait des merveilles, notamment pâtissières et alcooliques – de la vie stambouliote ; les jours de congé, on visitait les îles de la mer de Marmara. Cependant, je n’ai pas vu la main de Dieu, ni senti l’odeur de la Providence dans les parfums envoûtants de la Corne d’Or. Rentré à Paris, je me remis à mes activités ; pour l’essentiel, j’évitais obstinément le travail ; en cela, j’étais puissamment aidé par Marcel Duhamel. C’est lui qui assurait l’ordinaire de la maison de la rue du Château, où on vivait en une sorte de communauté.
Une communauté ? Y pratiquait-on la religion ? Y trouvait-on Dieu ?, demande l’Inquisiteur un peu incrédule.
Pas vraiment, Monsieur l’Inquisiteur. Disons que c’était une communauté d’amis et d’amies, une communauté humaine. On n’y trouvait pas Dieu, mais plutôt un havre de liberté au cœur de la grande ville. La religion n’y avait pas sa place et je crois bien que Dieu nous évitait. S’il était venu, il en aurait entendu des vertes et des pas mûres, un florilège d’imprécations assez impies. Dans notre repaire, j’aurais mieux vu le diable en personne, même si la plupart d’entre nous le tiraient par la queue. Du point de vue de l’ordre, de sa morale, de sa religion, c’était un antre de perversion. On accueillit avec joie Dada et par la suite, le surréalisme ; c’étaient des mouvements peu conventionnels, assez révolutionnaires et pas très portés sur la religion. Après une série d’esclandres, de bagarres, de manifestes, quand le surréalisme éclata., certains adhérèrent au Parti communiste ; en ce qui me concerne, on me l’a proposé. J’ai décliné et j’ai expliqué : « M’inscrire au Parti ? Moi, je veux bien. On me mettra dans une cellule. » Peu après, la communauté de la rue du Château abandonna les lieux et se dispersa.
Soit, Monsieur Prévert, mais comment s’est déroulé le reste de votre vie ? Comment avez-vous occupé le demi-siècle qui vous restait à parcourir ?
Là, Monsieur l’Inquisiteur, je me dois de distinguer les choses : ma vie personnelle, sentimentale, familiale et ma vie professionnelle à partir de ce moment-là, est devenue carrément artistique avec sous-jacent, un fort engagement politique, quoique, comme je viens de le dire, hors de toute structure ou parti.
À ce sujet, Monsieur Prévert, on vous dit anarchiste. Qu’en est-il ?
Eh bien, Monsieur l’Inquisiteur, vous avez bien formulé la chose : « On vous dit anarchiste » ; ce sont les autres qui disent ça. En fait, moi, je ne me sens pas à l’aise avec une telle étiquette, dont j’ai l’impression très nette qu’elle m’enferme dans une idéologie, dans une sorte de parti. En vérité, je vous le dis, j’ai toujours voulu être un homme libre et je me suis toujours comporté comme tel. Je suis très réticent aux engagements idéologiques ; j’ai mes idées, certes, et je les partage volontiers au travers de mes œuvres artistiques – entendez œuvre comme travail, pratique, artisanat. Voilà, c’est ça, j’ai été un libre artisan de la vie et maintenant encore, ne vous en déplaise, je le suis toujours.
Bien, dit l’Inquisiteur, mais revenons un peu à votre vie personnelle ; on parlera de votre aventure artistique après.
Faisons ainsi, Monsieur l’Inquisiteur, même si ces deux vies se déroulèrent parallèlement et parfois, se confondirent. Pour succinctement évoquer ce demi-siècle, je dirais que ce fut une longue errance entre Paris et Saint-Paul de Vence en passant par les États-Unis avant d’aller finir dans la Manche au bord de la mer du Nord. Après le récit de mon enfance et mon entrée dans la vie adulte, on en était resté au groupe des copains et copines, à la communauté de la rue du Château ; c’était un temps où j’étais un célibataire impénitent ; je prolongeais ma jeunesse. Ensuite, après mon premier mariage – à vingt-cinq ans – avec Simone Dienne, mon amie d’enfance, j’ai vécu deux grandes liaisons sentimentales (et pas seulement) avec de fort jeunes compagnes : Jacqueline Laurent, c’était en 1935 et ensuite, avec Claudy Carter, ce fut en 1938. Puis, je me suis marié une seconde fois avec Janine Tricotet, un an après la naissance en 1946 de notre fille Michèle, mieux connue sous le nom de Minette, laquelle trois ans avant ma mort, me gratifia d’une petite-fille prénommée Eugénie. Je suis donc grand-père, ce qui me plaît beaucoup. Une précision que je soumets à votre attention : pour toute cette descendance, il ne fut jamais question de baptême, ni de religion.
Et votre vie artistique ? demande l’Inquisiteur. Pouvez-vous m’en donner une idée, un portrait synthétique ?
Vous avez raison, Monsieur l’Inquisiteur, ici, dans cette circonstance, je ne voudrais de toute façon pas m’étendre sur ce sujet qui fut pourtant l’essentiel de ma vie. Je suis entré en art fort tard ; je dis ça pour vous, vous devez savoir que lorsqu’on entre en religion, elle mange toute votre vie. C’est pareil pour l’art ; enfin, je parle du vrai art, de celui qui engage toute la personne. Autrement dit, je suis venu à l’activité artistique assez tard et par la parole. C’est important la parole ; pour moi, c’est de la pensée sonore. Donc, dans les années vingt, on avait pris l’habitude avec les copains de faire des scandales, c’est ainsi que j’ai été rapproché du mouvement surréaliste. Puis, j’ai été sollicité par un groupe théâtral ouvrier pour écrire les pièces ; c’était un groupe théâtral d’animation populaire, qui deviendra bientôt le groupe Octobre, qui annonçait et soutenait le Front populaire. À l’époque, où on parlait de théâtre ouvrier, le champ d’intervention et l’esprit du groupe Octobre dépassait cette conception, venue d’Allemagne et d’Union Soviétique. Il y avait un décalage assez sensible. Il faut dire que dans le groupe Octobre, on avait quand même conservé nos habitudes assez bohèmes, nos tendances « surréalistes », nos engagements et nos penchants libertaires, notamment en ce qui concerne la Guerre d’Espagne. Après la dissolution du groupe Octobre en juillet 1936, je me suis retrouvé à faire du cinéma. Je fus le scénariste de Marcel Carné (et par la suite, d’autres aussi) pour toute une série de films. Peut-être avez-vous entendu parler de Drôle de Drame, Quai des Brumes ou Les Enfants du Paradis. Puis, après la Guerre, on m’a convaincu d’éditer mes textes et il y a eu Paroles ; je suis devenu alors « poète », mais je l’ai toujours été sans les guillemets de la célébrité médiatique. Comme j’aimais beaucoup la peinture et que j’avais la chance de rencontrer et de fréquenter des peintres, singulièrement mon ami Pablo Picasso, j’ai développé aussi tout un travail de dessin, de collage, de mise en image, y compris photographique. Finalement, je me suis retiré du jeu mondain. Arrivé à un certain moment, j’ai plus ou moins lâché prise : était-ce l’âge, était-ce la santé ? Forcément, pour l’âge, j’avais mon âge, l’âge de Jacques ; mon frère lui était resté à l’âge de Pierre. Pour la santé, j’ai été finir ma vie tranquillement, comme je vous l’ai dit, dans la Manche. Avec en fond sonore, le ressac de la mer, j’ai attendu la fin, la vraie, l’inéluctable, pendant quelques mois d’une lente agonie, où je ne pouvais même plus boire, ni fumer.
Alors, Monsieur Prévert, vous avez dû sentir la foi ?
La foi, Monsieur l’Inquisiteur, sentir la foi ? J’aimerais mieux pas, depuis les temps qu’elle embaume le monde, on la connaît son odeur de sainteté ; je la trouve un peu rance, elle a de ces relents… Enfin, si vous voulez vraiment le savoir, moi, la foi, c’est comme dans la chanson Le Petit Bonhomme de Foix, où Henri IV, un roi, qui plusieurs fois adapta sa foi à celle des gens dont il devenait le roi. Il agissait ainsi à l’inverse de tous les nobles, les ducs, les princes, les rois, les empereurs, bref, les dictateurs qui imposent leur foi à leurs sujets. Ainsi, Henri IV, après son assassinat par Ravaillac, se chanta :
« Il était une fois,
Un marchand de foie
Qui vendait du foie
Dans la ville de Foix.
Il se dit : « Ma foi ! »,
C’est la première fois
Et la dernière fois,
Que je vends du foie
Dans la ville de Foix ! »
Vous me direz, ça n’a rien à voir. Mais si !, car plusieurs fois, Henri alla vendre sa foi pour assurer sa royauté ailleurs. À bien y réfléchir, question foi, Henri n’en pensait pas moins librement et devait garder pour lui sa conviction intime. Allez savoir, il était peut-être tout simplement athée lui aussi.
Et Dieu, Monsieur Prévert, comment le considérez-vous ?
Dieu, Monsieur l’Inquisiteur ? Certains le mettent du côté des riches et des puissants ; d’autres, le situent du côté des faibles et des pauvres et tous ainsi le considèrent de façon diamétralement opposée. Leurs intérêts sont contradictoires et probablement, inconciliables. Moi, je ne le considère pas, car en vérité, je vous le dis, je ne sais trop ce qu’il y aurait à considérer. Pour moi, Dieu n’existe tout simplement pas, c’est juste une figure en carton pâte, multiforme, polyédrique qu’on agite dans le théâtre du monde, un élément de décor qu’on montre selon le côté où on se place, la pièce dans laquelle on joue et le rôle qu’on y a. Pour ce qui me concerne, permettez que je me cite, c’est précisément à propos de Dieu. Je disais dans un petit texte assez ancien que j’ai toujours été intact de Dieu et c’est en pure perte que ses émissaires, ses commissaires, ses prêtres, ses directeurs de conscience, ses ingénieurs des âmes, ses maîtres à penser se sont évertués à me sauver. Même tout petit, j’étais déjà assez grand pour me sauver moi-même…13
Mais, Monsieur Prévert, il y a quand même la Bible, qui est le Livre, le Livre sacré, le fondement de la religion… Ce sont les Écritures Saintes. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Ah, Monsieur l’Inquisiteur, vous me tendez la perche, car les Écritures Saintes, moi aussi, je les ai écrites et comme pour les vôtres, il y en a plusieurs versions. Je ne vais pas tout vous dire ici, mais vous pourrez les consulter à loisir. Je vous les recommande, car mes Écritures Saintes sont nettement plus drôles que celles dont on inonde la cervelle des croyants. Forcément dans ces Écritures, je parle de Dieu. La première version de mes Écritures Saintes est parue dans Paroles14. Dieu y rencontre le Diable qui essaye de l’assassiner. Je vous passe les détails, mais j’y donne de précieuses indications sur Dieu lui-même et son fils. Vous y apprendrez, car je doute fort qu’on vous l’ait déjà dit, que Dieu est un grand lapin. Il habite plus haut que la terre, tout en haut là-bas dans les cieux dans son grand terrier nuageux. Une fois, il a eu un grand fils, un joyeux lapin et il l’a envoyé sur terre pour sauver les lapins d’en bas et son fils a été rapidement liquidé… Voyez, ça raconte la même histoire, mais en plus ramassé, en plus direct, en digest moderne, adapté à notre époque. J’y signale aussi que Dieu est un prêteur sur gage, un vieil usurier, il se cache dans une bicoque tout en haut de son mont-de-piété et il prête à la petite semaine, au mois, à l’éternité… Dieu est aussi un grand voyageur, Dieu est aussi une grosse dinde de Noël qui se fait manger par les riches pour souhaiter la fête à son fils. Voilà pour la première partie. Mais évidemment, ce n’est pas tout, car il y a une suite.15Une suite où il est dit que Dieu est aussi le maire d’un grand village et quand c’est le jour de sa fête, cela s’appelle la Fête-Dieu ; Dieu est aussi le grand manitou des fleuves, des bois et des mers, des lacs, des terrains vagues et des jardins publics ; Dieu est aussi grand ordonnateur des pompes funèbres – faut que tout roule, dit-il, ça roule et c’est lui qui fait rouler ; Dieu est la petite aiguille de la pendule ; Dieu est une grosse pierre qui roule sur elle-même sans se faire de mousse ; Dieu est aussi un grand fauteuil, les escabeaux sont ses fidèles, il trône au rayon des meubles et dans les sous-sols du Grand Uniprix du Ciel ; Dieu est aussi quelquefois un vieux clochard qui couche sous les ponts et les étoiles se moquent de lui la nuit et il pleure sur sa misère, sur ses gros et petits ennuis, alors il tire le diable par la queue ; autodidacte, Dieu est néanmoins grand polygraphe et non moins grand autobiographe se proclamant auteur du Monde, un grand ouvrage, il prétend s’en réserver tous les droits… Et pour conclure, voici un adage de mon cru :
Dieu a besoin des hommes, mais les hommes n’ont pas besoin de lui.
Enfin, tant bien que mal nous vivons, Dieu merci !
À ça, Dieu répond : « Il n’y a pas de quoi. »
Arrêtez, dit l’Inquisiteur, ce n’est pas drôle…
Voyons, Monsieur l’Inquisiteur, il y a des gens qui s’amusent d’un rien, faites comme eux, amusez-vous de Dieu. Tenez, pour vous réconforter, voyez mon homélie-mélo qui raconte la passion et se termine de façon rassurante : « Ça finit bien puisque le héros ressuscite à la fin. »16 Et puis, selon le Révérend Père Emptoire, Dieu est à la mode. Le slip Éminence fait bon ménage avec la gaine Scandale. Le blouson de choc remplace la soutane verdi… Dieu se porte long, Dieu se porte court et même quand il se porte mort ou manquant, il se porte en triomphe en ressuscitant.17 Mais Dieu peut être très sympathique, compatissant et très discret ; dans Fatras, il y a ceci : « Et Dieu surprenant Adam et Ève leur dit : « Continuez, je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi. Faites comme si je n’existais pas. »18 M’est avis qu’il avait parfaitement raison. Un peu plus loin, on trouve aussi cet aphorisme : « Dieu a fait l’homme à son image ; l’exhibitionniste lui rend hommage. »
Dites-moi, Monsieur Prévert, que pensez-vous du Paradis, vous en avez peut-être imaginé un ?
Ah, Monsieur l’Inquisiteur, le Paradis, parlez-m’en ! Pour situer les choses, je répondrai que s’il devait y avoir un Paradis, il devrait être réel, c’est-à-dire sur Terre, existant en quelque sorte, « hic et nunc », ici et maintenant. Sur terre, j’avais d’ailleurs écrit un Pater Noster qui commence ainsi :
« Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie… »19
Pour illustrer mon idée, j’ai même écrit une Utopie. Oui, une Utopie, une description romancée et illustrée d’une société humaine qui se libère de ses oppresseurs et de ses exploiteurs, une colonisation-décolonisation, à la fin, heureuse. Au commencement, c’était l’île tranquille, la plus petite des îles de l’archipel Baladar, la plus proche du continent. Notez que dans cette île où il n’est jamais question de Dieu, tous les humains et les animaux vivaient heureux. Jusqu’au jour où l’île s’est soudain révélée une zone idéale pour les vacances des gens du Grand Continent, et pire encore, une île nantie d’un sous-sol rempli d’or, qui comme chacun sait est un « métal rare ». Sous pression de la Puissance Continentale, les pêcheurs et les agriculteurs insulaires, dûment encadrés de milices, vont devenir des mineurs. Les habitants refusent cet esclavage, fuient et se réfugient dans la montagne, dans le maquis. Le Chef du Grand Continent envoie l’armée d’occupation à leur recherche. Je vous passe les détails, les Indigènes finissent par chasser les envahisseurs qui s’enfuient tous et laissent l’île, que les îliens dès lors rebaptisent « L’Île comme Avant ». Bien sûr, c’est un conte pour enfants, mais il sonne curieusement dans le monde des Grands. Et puis, il est plus utile d’enseigner l’utopie aux enfants, car pour eux, il en est encore temps ; chez les adultes, il est généralement trop tard.20
Décidément, Monsieur Prévert, vous êtes incorrigible.
C’est ma faute, c’est ma faute, ma très grande faute d’orthographe21… À propos, Monsieur l’Inquisiteur, réfléchissez à ceci et rapportez-le à vos mandants. Je viens de me souvenir de « Silence, on tourne ! »22, une séquence d’interrogatoire dans le genre de celle que vous me faites subir. C’est le procès de Galilée face au Saint-Office de vos prédécesseurs, qui concluent en intimant à Galilée : « Faites-vous oublier. Amen ! » et Galilée (dans son coin) murmure à part lui : « J’ai parlé pour me taire, mais si je me retire, ce sera pour écrire. » On sait ce que ça a donné. Et d’ailleurs, peu importe le temps, les conciles œcuméniques, le tourisme pontifical, le jazz à Saint-Germain-des-Prés, les couvents marxistes ou les monastères freudiens, les gens d’Églises ne changent pas, ils donnent le change, tout bonnement, ils sont aussi contagieux qu’autrefois et les prêtres travestis en laïques, c’est comme les flics déguisés en beatniks… Guerre à l’homme, comme il se doit hiérarchiquement, mais surtout guerre aux femmes, à l’amour, aux enfants.23
L’Inquisiteur Juste Pape l’interrompt et dit : « Ah foutez-moi la paix à la fin, je ne suis tout de même pas arrivé à mon âge et à ma haute situation pour me laisser emmerder par un malheureux petit libre penseur de rien du tout venu je ne sais d’où ! »
Sachez, Monsieur l’Inquisiteur, que même s’il n’y a pas de croix sur ma tombe, il n’y a pas de raison de me maltraiter ainsi et puis, je vais vous dire une dernière chose et nous en resterons là :
« Je ne suis pas libre penseur, je suis athée
…
athée
A comme absolument athée
T comme totalement athée
H comme hermétiquement athée
É accent aigu comme étonnamment athée
E comme entièrement athée
pas libre penseur
athée
il y a une nuance »24
[1] Populaire : c’est le terme qui convient le mieux pour celui qui face à la montée des fascismes, avec le groupe théâtral Octobre dont il était la « voix », anticipa et incarna par le langage, l’imagination et le spectacle, le Front populaire. Jean Renoir disait que Prévert avait le génie du « dialogue populaire », in Yves Courrière, Jacques Prévert. En vérité, cf. infra, p. 430.
[2] Carlo Levi, Raoul Vaneigem, Clovis Trouille, Isaac Asimov, Jean-Sébastien Bach, Bernardino Telesio, Mark Twain, Satan, Michel Bakounine, Dario Fo, Hypatie, Cami, Dieu le Père, Émilie du Châtelet, Percy Byssche Shelley, James Morrow, Denis Diderot, Louise Michel, Jean Meslier, Alexandre Zinoviev, Simone de Beauvoir, Edgar Morin, Savinien Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Sartre, Terry Pratchett, Marie Curie, Charles Darwin, Jésus, Giordano Bruno, Voltairine de Cleyre, Jacques Monod, Till Ulenspiegel, Simone Veil, Gogliarda Sapienza, Albert Einstein
[3] Francis Blanche, in Babette s’en va-t-en guerre (1959).
[4] Yves Courrière, Jacques Prévert. En vérité, Folio (n° 3650), Gallimard, Paris, 2000, 1040 p.
[5] OVRAAR : voir note dans Carlo Levi.
[6] Emmanouel D. Rhoides, La Papesse Jeanne – Roman médiéval, traduit du grec, édité par Charpentier, Paris, 1908, 302 p. ; ce roman a été réédité plusieurs fois, notamment, Emmanuel Roïdis, La Papesse Jeanne, traduction : Alfred Jarry et Jean Saltas, Babel, Actes Sud, 1999, 256 p.
[7] Jacques Prévert, « Enfance », in Choses et autres, Folio, Gallimard, Paris, 1972, réédition 1989, 270 p., p. 34.
[8] Ibid., p.17.
[9] Texte : c’est le mot utilisé par Prévert pour désigner ces écrits. Il refusera toujours l’appellation « poème ». Selon Yves Courrière, ibid., p. 270.
[10] « Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France », 1931, texte, in Paroles, Folio, Gallimard, Paris, 1949, réédition 2024, 258 p., pp. 5 – 16.
[11] « Le cancre », s.d., texte, ibid., p. 63.
[12] « Page d’écriture », s.d., texte, ibid., p. 146.
[13] « J’ai toujours été intact de Dieu… », s.d., texte, in Choses et autres, ibid., p. 64.
[14] « Écritures saintes », s.d., ibid., pp. 167 – 171.
[15] « Écritures saintes » (suite), s.d., texte, in Choses et autres, ibid., pp. 80 – 84.
[16] « Homélie-mélo », ibid., p. 132.
[17] « Saint âme » (pavillon de neuro-théologie), texte, in Fatras, Folio, Gallimard, Paris, 1966, réédition 1983, 284 p., p. 37.
[18] « Le défilé », ibid., p. 161.
[19] « Pater noster », s.d., texte, ibid., p. 58.
[20] Jacques Prévert et André François, Lettres des îles Baladar, Gallimard Jeunesse, Paris, 1952, réédition Folio Cadet, 1999, 106 p.
[21] « Sans faute », ibid., p. 146.
[22] « Silence, on tourne ! », ibid., p. 149 – 152.
[23] « La femme acéphale », ibid., p. 265.
[24] « La crosse en l’air », Feuilleton, 1936, texte, in Paroles, ibid., pp. 134-135.
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