DÉBAT D’IDÉES entre P. Le Pillouër et Noël Rixhon

P. Le Pillouër envoie  ce message :

 

J’ai lu avec intérêt un article de Mr Rixhon mettant en cause la notion d’athéisme, dans lequel je trouve cette citation de Jacques Monod : « L’homme SAIT enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers, d’où il a émergé par hasard ». C’est le verbe « savoir » qui me conforte dans l’idée d’un dogmatisme auquel j’oppose cette citation d’un autre scientifique, Jean Rostand : « Le fou croit qu’il SAIT, le sage sait qu’il CROIT ». Merci de votre attention.

 

N. Rixhon  répond :

 

Merci pour votre très laconique réaction à ma citation de J. Monod. Ainsi que vous pouvez le constater, elle a retenu toute mon attention !

À la phrase de J. Monod, vous opposez celle de J. Rostand, dont vous usez, me semble-t-il, comme d’une vérité incontournable, inattaquable, absolue, quasi dogmatique. Or cette affirmation à l’emporte-pièce ne résout rien de ce qui n’est qu’une question d’ordre sémantique, qui porte essentiellement sur le terme « savoir », opposé à celui de « croire », et dont il vaut la peine de relativiser et préciser la portée. Je suis frappé de constater la frilosité intellectuelle que suscite l’usage de ce terme surtout lorsque l’on touche à la métaphysique, mais plus singulièrement à l’hypothèse d’un « Dieu », d’une transcendance, d’un créateur… Si J. Rostand a opté de se réfugier dans le flou agnostique ou celui de la croyance – ce qui est tout à fait son droit -, pourquoi aurait-il davantage raison ou serait-il plus sage, plus dans le vrai que J. Monod qui, lui, a eu au moins  la lucidité, l’audace, le courage et pris la responsabilité d’écarter radicalement l’hypothèse d’un créateur – ce qui est aussi tout à fait son droit  – , résultat de ses recherches scientifiques, de son savoir et de son travail de réflexion… ?

Que je sache, J. Monod n’était pas un imbécile, encore moins un fou. On ne peut douter que, tout scientifique qu’il était également, il connaissait tout autant que d’autres, sinon mieux, le sens et la portée du terme « savoir ». C’est à se demander d’où vient ce penchant à accoler quasi systématiquement une connotation dogmatique au terme « savoir » ?  Savoir, sagesse, saveur, ces termes ont la même origine latine : sapere, « avoir du goût, du parfum, du discernement, comprendre, avoir présent à l’esprit, connaître » (Le Petit Robert) ? Un savoir en tant que tel est d’abord celui d’une personne qui en prend la responsabilité. Il y a savoir et il y a l’objet du savoir. Et « savoir quelque chose » appartient à celui ou celle qui détient ce savoir, lequel n’a la valeur que celle que lui accorde son détenteur ainsi qu’éventuellement celles et ceux qui le partagent. Un savoir n’a jamais de soi valeur dogmatique, c’est-à-dire de vérité indiscutable valant pour tous !

Serait-il incongru et insensé de penser le monde sans « Dieu » ? Certainement pas, puisque tel est incontestablement notre monde ! C’est tout simplement faire preuve de réalisme et, partant, de sagesse ! D’éminents théologiens reconnaissent qu’il est impossible de faire la preuve de l’existence de « Dieu(x) » et même s’en satisfont, car démontrer scientifiquement une existence divine détruirait la foi (Cardinal Danneels). Autrement dit, la foi vaudrait plus que le savoir. Or préférer la foi au savoir, c’est la porte ouverte à l’obscurantisme ; c’est « prendre ses rêves pour des réalités », voilà qui est plus confortable ! Par contre, la non-existence d’êtres divins trouve son unique preuve, flagrante et irréfutable, justement dans le fait des religions elles-mêmes : leur diversité, leurs divergences, leurs aberrations, l’impossible œcuménisme, leurs nuisances et effets pervers… et, notamment dans ce même ordre d’idées, le fait historique de l’extermination de six millions d’êtres humains appartenant au peuple hébreu, soi-disant l’élu d’un dieu qui cependant aurait tragiquement brillé par son absence ! Ainsi la négation de toute existence divine ou surnaturelle est le résultat d’un constat objectif.

CROIRE ne suffit pas. Se contenter de croire serait malsain, dangereux, voire irresponsable. Qui dit sagesse, dit SAVOIR et, ensuite seulement, faire crédit à ce que l’on sait et, de là, agir enfin sur des bases solides.

 

P. Le Pillouër:

 

Merci pour votre longue réponse. Je comprends votre foi dans un monde sans Dieu, je la respecte car elle a pour moi autant de valeur que la foi de croyants ; là où je ne vous suis pas, c’est lorsque vous parlez de preuve irréfutable, lorsque vous avancez sur le terrain des certitudes et traitez les croyants de rêveurs ou les considérez comme inférieurs à vous intellectuellement. Car le ferment de nombreux conflits dans l’histoire de l’humanité, ce fut et c’est toujours la croyance dans la supériorité, l’infériorité de certains hommes sur d’autres (vous évoquez la seconde guerre mondiale, les idéologues nazis étaient pour la plupart athées), c’est aussi l’identification de certains êtres comme responsables des malheurs des autres, qu’il s’agisse des riches, des immigrés ou des incroyants ou des croyants, c’est le phénomène bien connu du bouc émissaire. Quant à moi, je crois que toutes les croyances et incroyances se valent, c’est de la pure énergie et je ne juge que les œuvres qui en découlent.

Je crois que tous les hommes sont égaux ; même la superstition de certains, je peux la comprendre à la faveur de certains moments qui passent en moi comme des nuages. C’est vrai que les religions ont produit des désastres et des massacres mais un certain scientisme aussi, et il pourrait en provoquer encore plus si notre civilisation persistait dans la dissociation des champs de connaissance, dans la surestimation du cerveau par rapport à l’ensemble de l’être, dans la surestimation du plaisir, dans la fuite consumériste et autres voies nocives pour beaucoup.

Connaissez-vous cette phrase de Robert Musil ?

Nous pouvons donc supposer l’existence d’un second état bien défini, extraordinaire, capital, auquel l’homme est capable d’accéder et qui est plus ancien que toute religion.

Cet immense écrivain, très soucieux des sciences, avait lui aussi atteint cet état qui sublime savoirs et croyances, que je vous souhaite de connaître, ça commence par une sensation apaisante dans le cœur.

 

N. Rixhon:

 

         Robert Musil m’est inconnu. La phrase que vous citez apparaît comme une conclusion à des propos antérieurs et ne pourrait, me semble-t-il, n’être bien comprise qu’à la lumière de ces derniers. Il s’agit bien d’une hypothèse, qui ne manque pas d’intérêt, où il est question d’un « second état » qui, tout « bien défini » qu’il soit, n’est pas précisé et auquel l’humain serait capable d’accéder d’autant qu’il l’aurait connu avant toute religion. Cet état serait-il celui d’une période d’ « innocence » après que la conscience humaine eût émergé, mais que l’avènement religieux aurait perturbé ? Si c’était le cas, accéder à cet état ne consisterait-il pas à dépasser le « religieux », ses concepts, ses mythes, ses doctrines… et s’appliquer à la réalisation d’une humanité plus humaine suivant les principes inscrits dans la Déclaration Universelle des Droits de L’Homme ?

J’admets être assez (trop ?) critique vis-à-vis des religions et je peux comprendre que réduire les croyances à du rêve puisse heurter. Mais nuance : je n’ai pas expressément traité les croyants de rêveurs ! Je considère seulement que toute croyance sans fondement, ne reposant sur aucune réalité objective est comparable à du rêve. Si l’on désire et pense ardemment un «  Dieu » et un « Au-delà » dont on ne sait rien et même préfère ne pas savoir s’ils existent vraiment, qu’est-ce donc sinon un « rêve » ? Si je désire et pense ardemment une humanité plus humaine sans savoir si elle le sera vraiment un jour, même si, à cet effet, je fais le nécessaire aujourd’hui à mon niveau, qu’est-ce donc si ce n’est un « rêve » ? Il n’y a rien de dégradant à cela ! Nous portons tous en nous une part de rêves (comme aussi de fantasmes, d’imaginaire…) qui aiguillonnent notre existence, et pour autant, nous ne sommes pas que des rêveurs !

Cela dit, certes des croyances comme des incroyances dynamisent, soutiennent, éclairent les consciences. Par contre, il en est qui les minent, les dévoient, les détruisent… : des croyances de par leurs intransigeances inhumaines, leur absolutisme, leur dogmatisme jusqu’à fustiger la liberté de conscience ; des incroyances de par une «hyper-rationalité » qui a tendance, par exemple, à considérer l’être vivant non en tant que vivant, la personne humaine non en tant que personne, mais seulement en tant qu’objet, concept, instrument… Voilà qui infirme que « toutes les croyances et incroyances se valent » ! À moins que vous n’ayez voulu simplement  dire que croire ou ne pas croire, ça se vaut !

Nous nous sommes engagés, à mon avis, dans un débat d’idées au cours duquel chacun est amené à exprimer les siennes, les expliciter au mieux, les faire comprendre, les soumettre à la critique…  Critiquer des idées comme des croyances n’est pas cependant manquer de respect à l’égard des personnes qui les émettent ; c’est même une nécessité si l’on veut progresser en connaissance, en conscience… Il y a incontestablement une marge entre, d’une part, ce qui nous anime au plus profond de nous-mêmes, est tout à fait propre à chacun et donc éminemment respectable et, d’autre part, les mots, les idées, les images, expressions immanquablement pauvres, approximatives, insuffisantes et, par conséquent, discutables ! Certes nous sommes tous égaux en droits et en dignité, mais cela n’exclut pas que nous puissions exercer notre esprit critique les uns vis-à-vis des autres, d’égal à égal, sans pour autant nous placer les uns aux dessus des autres, sans verser dans un jeu de perdant/gagnant, d’inférieur/supérieur dans la mesure où personne ne cherche à s’imposer. L’important est que chacun demeure cohérent avec soi-même.

Quant à moi, je me sens profondément libre, sachant qu’il n’y a rien, absolument rien  au-dessus de ma vie sauf l’univers et que ma vie n’est pas au-dessus de celle des autres (Y. Khadra). Ma liberté, c’est me mettre en retrait des choses afin de leur porter un regard neuf ; c’est penser par moi-même, pour moi-même, contre moi-même grâce à l’écoute, l’observation et le dialogue. Je maintiens, du moins en ce qui me concerne, que la sagesse est d’abord de savoir et puis faire crédit à ce que je sais, cette deuxième démarche impliquant donc le doute, des remises en question…, ce qui  m’éloigne d’un certain scientisme. La sagesse ne s’impose pas (Bouddha), elle se vit, chacun vit la sienne !

 

 

Noël RIXHON