La Confession finale d’Albert Einstein
Marco Valdo M.I.
Dans cette Confession finale, comme dans les précédentes entrevues fictives[1], un Inquisiteur tente de cerner l’athéisme de l’impétrant ; c’est le métier d’Inquisiteur de faire parler les suspectes et les suspects d’hérésie – « Parlez, parlez, nous avons les moyens de vous faire parler ! »[2] On trouve face à l’enquêteur Juste Pape, le suspect Albert Einstein, né à Ulm dans le Wurtemberg (Allemagne), connu comme physicien. Pour constituer son dossier, l’Inquisiteur se réfère à un journal, une somme de textes illustrant les chemins de la pensée d’Einstein, rassemblés par lui-même[3] et trois biographies[4] ainsi qu’à d’autres documents qui témoignent de sa vie [5].
Bonjour, Monsieur Einstein. Je suis Juste Pape, enquêteur de l’Ovraar [6] en mission spéciale. Je voudrais tout d’abord m’assurer que vous êtes bien Albert Einstein, né à Ulm dans le Wurtemberg (Allemagne) et décédé à Princeton dans le New Jersey (États-Unis).
Monsieur l’Inquisiteur, en premier, sauf votre respect, je vous dis ma détestation de toute forme d’inquisition, ainsi que je l’avais exprimée dans ma lettre à Wilhelm Frauenglass au temps du maccarthysme, publiée dans le New York Times du 13 juin 1953[7]. J’écrivais notamment : « … il est honteux pour un citoyen sans reproche de se soumettre à une telle inquisition ». Cela dit, je vous confirme sans hésiter que je suis bien Albert Einstein, né à Ulm, sur les bords du Danube au pied des Alpes souabes, le 14 mars 1879. Je n’y suis d’ailleurs pas resté longtemps ; l’année suivant ma naissance, mes parents déménagèrent toute la famille à Munich en Bavière. Et je vous confirme également que je suis mort à Princeton aux États-Unis, le 18 avril 1955. Par ailleurs, j’aimerais bien savoir pourquoi je suis ici ?
Soit, Monsieur Einstein, je vais vous répondre. En tant qu’Inquisiteur, j’ai reçu comme mission spéciale de débusquer les athées. Vous êtes ici parce que je vous ai convoqué et je vous ai convoqué, car on m’a transmis votre dossier et l’ordre de mettre au clair votre cas. Je précise à toute fin utile que vous n’êtes pas le premier à qui j’ai affaire.
Merci de votre réponse, Monsieur l’Inquisiteur. Alors, poursuivons et d’abord, je voudrais faire une remarque d’ordre général à propos de toutes ces déclarations qui m’ont été attribuées concernant mes opinions en matière religieuse ou de croyance en Dieu : la plupart du temps, ce sont des inventions ou des propos déformés. À part un moment d’exaltation dans mon enfance, par la suite et tout au long de ma vie, j’ai conservé et développé une conception résolument non-croyante et gardé une attitude non-religieuse et c’est toujours le cas à présent.
J’en prends note, Monsieur Einstein. Il me faut préciser les limites de mon enquête et vous signaler que je n’irai pas au-delà de ma mission. De ce fait, je ne vous interrogerai pas à propos de votre parcours scientifique exceptionnel et des théories que vous avez soutenues ; tout cela échappe à ma compétence. D’ailleurs, il existe des bibliothèques entières sur ce sujet et il serait très compliqué et réducteur de l’évoquer en quelques phrases. Maintenant, procédons par ordre. Vous avez eu plusieurs nationalités ; pouvez-vous m’éclairer ?
Dès l’enfance, je me méfiais du nationalisme et je voulais être un « citoyen du monde ». À 16 ans, j’ai renoncé à la nationalité allemande et je suis devenu apatride. Je le suis resté jusqu’à ce qu’en 1901, j’obtienne la nationalité helvétique dont j’avais besoin pour pouvoir vivre et étudier en Suisse. Plus tard, j’ai même eu un passeport autrichien – pendant un an. Finalement, en 1940, j’ai obtenu la nationalité américaine ; à ce moment, mon passeport étazunien s’est ajouté à mon passeport helvétique. Ainsi, je fus successivement Allemand (1879), Apatride (1896), Suisse (1901), Autrichien (1911) et de double nationalité helvético-américaine (1940).
Vous êtes donc né en Allemagne. Vos parents étaient-ils allemands ?
Monsieur l’Inquisiteur, les choses ne sont pas si simples. Dans l’Allemagne, plus exactement dans l’Empire allemand, celui façonné récemment par Bismarck, mes parents, tous deux Juifs, n’étaient des Allemands que depuis le décret d’émancipation ; ils n’avaient pu accéder à la nationalité allemande que dix ans à peine avant ma naissance. Cependant, tout en se ressentant membres de la communauté juive, mais loin des ghettos d’Europe centrale, et en pratiquant modérément les usages religieux, ils entendaient faire partie de la nation allemande. Cependant, sur ce plan de la judéité, il y avait une nette différence entre eux. Ma mère Pauline Koch était une pratiquante convaincue : elle respectait la Loi, le Shabbat et les fêtes juives, elle priait et s’adressait ainsi à l’Éternel. Pour ce qui était de la religion, mon père Hermann Einstein avait une pratique assez limitée. Il était plutôt sceptique et doutait de l’existence divine ; il croyait beaucoup plus au progrès technique et scientifique. En cela, comme vous pouvez le penser, je tiens plus de mon père que de ma mère.
Vous étiez pourtant une famille juive, demande l’Inquisiteur.
Certainement, Monsieur l’Inquisiteur, et une de ces familles juives installées dans le pays souabe depuis longtemps, où il y avait une ambiance pacifique. Les gens de notre famille, comme beaucoup d’autres de la communauté juive, avaient tendance à vouloir s’intégrer à l’Allemagne naissante et à s’imprégner de la culture « mitteleuropéenne », celle des Bach, Schiller, Schubert, Beethoven, Goethe, Grimm, Kant, Schopenhauer. Notre famille était issue de lignées de marchands, d’artisans des petits villages et des petites villes de ce pays souabe, dont les mœurs et les coutumes étaient assez proches des influences françaises et fort éloignées de la rudesse germanique, tout ordre et domination, qui s’imposait lourdement à ce nouvel Empire prussien.
Au fait, vous n’étiez pas le seul enfant dans votre famille.
J’avais une petite sœur, deux ans plus jeune que moi, elle s’appelait Maria, mais on la nommait familièrement Maja. Je l’aimais beaucoup et j’ai été très heureux de la retrouver à mes côtés lors de mon exil aux États-Unis. Elle est décédée quatre ans avant moi en 1951. Pour ce qui concerne votre dossier, sachez qu’elle partageait entièrement mes convictions.
Monsieur Einstein, il paraît que vous avez dit « Dieu ne joue pas aux dés ». C’est bien de Dieu que vous parliez ?
Je m’en souviens très bien, j’ai dit « Dieu ne joue pas aux dés », mais avec nous autres Juifs, il faut toujours tenir compte d’une discrète part d’humour. Il ne faut pas prendre cette phrase au pied de la lettre. Dieu ? « Who knows ? Only Big Nose knows. » À la vérité, c’était une façon de parler, c’était une boutade, une manière imagée de signifier ma conviction qu’il y a un caractère déterministe de la nature, un fonctionnement rationnel du monde, même si nous n’en avons pas encore résolu toutes les énigmes. En fait, la bonne formulation serait : « La nature ne joue pas aux dés », autrement dit, le jeu cosmique a des règles qui n’ont rien à voir avec un jeu de dés. Ça ne veut toutefois pas dire qu’il y a un dessein ou une visée téléologique.
Monsieur Einstein, demande l’Inquisiteur, étant issu d’une famille plutôt libérale et à l’écart de la religion, que pensez-vous de Dieu et de la religion ?
À la vérité, Monsieur l’Inquisiteur, de Dieu, je n’en pense pas grand-chose pour l’excellente raison qu’il n’existe pas. À cet égard, vous pouvez vous référer à ma lettre de réponse au philosophe Eric Gutkind, écrite en 1954, c’était sur la fin de ma vie ; j’avais eu le temps d’y réfléchir à cette question et de fonder ma conception, où je disais que pour moi, le mot Dieu n’était rien d’autre que l’expression et le produit des faiblesses humaines, et la Bible un recueil de légendes vénérables mais malgré tout assez primitives. J’ajoutais que pour ce qui me concerne, la religion juive est, comme toutes les autres religions, l’incarnation d’une superstition primitive. Par ailleurs, on a dit et raconté et certains même ont inventé pas mal de choses concernant mes conceptions en matière de religion. Tout cela, sachez-le, était mensonge. Donc, j’insiste : je ne crois pas en un Dieu personnel et je n’ai jamais dit le contraire de cela, je l’ai plutôt exprimé clairement. S’il y a quelque chose en moi que l’on puisse appeler « religieux », ce serait alors mon admiration pour les lois de l’univers. D’autre part, il me faut nuancer ce que je pense en matière de religion. Il est vrai que je considère que la religion est une institution humaine qui se donne la vocation de guider les hommes. Tel est son rôle dans la société. Pour ce faire, elle propose une croyance en une autorité suprahumaine, située hors du réel et inaccessible au commun des mortels et elle édicte des principes de vie à leur intention. Certains de ces principes sont communs à quasiment toutes les morales ; ce sont des principes éthiques et tout simplement humains et sont généralement partagés par tout le monde ou presque ; certains autres principes religieux sont particuliers et ne rencontrent pas un assentiment aussi général. Ce sont ces derniers qui divisent l’humanité, conduisent à des confrontations et débouchent sur des affrontements et même des guerres et des massacres.
Cependant, enfant, vous avez été dans des écoles religieuses. Vous avez connu des enseignements religieux. Qu’en avez-vous retiré ?
Quant aux écoles de mon enfance, Monsieur l’Inquisiteur, vous avez raison, elles étaient religieuses. Comme faute d’élèves, la seule école juive de Munich avait été fermée en 1872, mes parents m’ont mis dans une école primaire où de fait, j’avais des enseignements religieux catholiques. Les enseignants de mon école étaient libéraux et ne faisait généralement pas de distinction quant à l’appartenance religieuse des élèves, bien que quelques-uns de ces maîtres faisaient preuve d’un antisémitisme léger. Cependant, l’antisémitisme était plus répandu parmi les enfants de l’école primaire. Les insultes et les bourrades sur le chemin de l’école ou dans les récréations étaient fréquentes, mais elles ne comportaient généralement pas de vraies violences. Tout ça restait du domaine des querelles d’enfants. Toutefois, à la demande de ma mère, à la maison, un parent, qui était un élève rabbin, m’initia aux arcanes de la religion juive. Je fus donc en quelque sorte imbibé des religions du Livre. Avec le recul, la religion des pères que j’ai connue enfant à Munich tant à la synagogue que dans l’enseignement – dans sa version catholique – m’est apparue plus repoussante qu’attirante. Pourtant, dans la prime enfance, j’eus une période, une passade de ferveur religieuse, une sorte de délire mystique : je composais des prières, des psaumes à la gloire de l’Éternel, je rendais grâce à Dieu d’avoir créé l’univers, mais cet enthousiasme m’est vite passé. Cet épisode de profonde religiosité s’est arrêté net vers mes douze ans. C’est alors que j’ai rompu avec Dieu et pour toujours. À partir de ce tournant, si Dieu a disparu, l’univers m’est resté et mon souci constant fut de comprendre le monde. C’est en dévorant à la bibliothèque, la littérature et des livres de vulgarisation scientifique que tout a basculé. J’ai acquis la conviction que la plupart des histoires de la Bible ne pouvaient pas être vraies et j’ai conçu et nourri une méfiance à l’égard de tout type d’autorité. J’ai développé une attitude sceptique envers les convictions présentes dans n’importe quel milieu social et cette attitude ne m’a jamais quitté. Ainsi, le paradis religieux de ma jeunesse a été perdu quand j’ai découvert que là dehors, il y avait ce gigantesque monde. Un monde qui existe indépendamment de nous, êtres humains et qui se trouve devant nous comme une grande et éternelle énigme, au moins partiellement accessible à notre pensée et à notre inspection. La contemplation de ce monde résonna en moi comme une libération, et même si la route de ce paradis n’était pas aussi confortable et attrayante que la route du paradis religieux, elle s’est montrée fiable, et je n’ai jamais regretté l’avoir choisie. Ainsi, quand je suis arrivé au Gymnasium de Munich, au début de l’adolescence, j’avais en moi une nouvelle sorte de passion : la connaissance, une soif de savoir et de découverte et surtout, un irrépressible besoin de comprendre. J’avais découvert la géométrie, Pythagore et par là, j’étais entré dans le monde de la pensée libre comme méthode pour appréhender l’univers et ses mystères. C’était le début du chemin qui mena toute ma vie.
Parlez m’en justement de votre vie et d’abord de votre parcours de formation, dit l’Inquisiteur.
Eh bien, Monsieur l’Inquisiteur, comme suite à la faillite de mon père, mes parents étaient partis en Italie pour relancer une entreprise et que j’étais resté seul « en pension » à Munich, j’ai subi en solitaire ce terrible bouleversement de ma vie. Passé dans l’enseignement secondaire, je n’ai pas vraiment pu m’intégrer à cette rigide école allemande, ni d’ailleurs à cette armée d’élèves obéissants, respectueux de l’ordre. Je vivais à l’écart, je lisais, je rêvais le monde, je ne participais pas à leurs jeux et leurs combines, ce qui les passionnait ne m’intéressait pas. Il en allait de même pour les cours et les professeurs. Cette détestation était réciproque. De ce fait, j’étais mis de côté et je le vivais très mal. Littéralement, je dépérissais. J’avais quinze ans, quand – officiellement pour raison de santé, pour dépression nerveuse – j’ai pu quitter l’Allemagne et rejoindre ma famille en Italie. L’Allemagne, je la fuyais, j’étais persuadé que je n’y reviendrais plus ; pour l’armée, je serais déserteur. Je devenais apatride. J’ai heureusement pu poursuivre mes études en Suisse, un pays sans casque à pointe, un pays sans fanfare paradante, où curieusement, l’allemand est la langue commune et un pays où le niveau des études est de grande qualité. C’est donc à Zurich que j’ai accédé aux études supérieures, à un emploi et où j’ai fondé une famille. En entrant à l’École polytechnique de Zurich, je pénétrais de plain-pied dans l’univers de la physique ; je n’en suis jamais ressorti. J’ai également eu la chance, car c’en fut une, de trouver un emploi d’expert technique de troisième classe à l’Office des Brevets de Berne ; c’était certes un travail alimentaire, mais il m’a mis en contact avec les figures diversifiées de l’ingéniosité et de l’invention ; il m’imposait d’établir le lien entre la théorie et la pratique ; il me mettait au cœur de ma problématique. À partir de là, la voie s’est tracée d’elle-même au travers des vicissitudes du siècle. Elle m’a mené, au prix d’un terrible effort intellectuel et moral soutenu pendant toutes ces années, à établir les grandes lois de l’univers.
À ce propos, Monsieur Einstein, on parle de génie. N’avez-vous pas senti la main de Dieu sur votre épaule ?
Génie, génie, moi, je n’en sais rien, Monsieur l’Inquisiteur. Ce que je sais, ce sont ces jours et ces nuits de réflexion, de calcul, d’hypothèses, de recherches, d’erreurs, ces fatigues immenses qui compromettaient ma santé, cet accablement qui souvent m’abattait… et mon obstination à savoir, à comprendre, à découvrir, mon goût aussi pour cette aventure humaine. Oui, une aventure humaine, un morceau de l’aventure commune de l’humanité… La main de Dieu ? Pas du tout, mais celle de milliers, de millions d’hommes qui depuis le début de l’humaine nation, ont consciemment ou non apporté leur contribution à la science, à la société, à l’humaine communauté. Peu importe quand, peu importe où, peu importe comment, tous y ont contribué. Que serait le savant s’il n’avait rien à manger, s’il n’y avait pas tout le reste des choses, des gens et du savoir accumulé et tous ces autres d’aujourd’hui et d’hier ? S’il fallait mettre le génie en équation, il y faudrait mettre tout l’univers et encore, faudrait-il y arriver. J’ai fait ma part et c’était très dur, mais c’était irrépressible, une sorte de trait fondamental de ma personnalité que j’ai dû assumer vaille que vaille, même si j’en tirais le sens de ma vie.
Le sens de votre vie ?, Monsieur Einstein. Qu’entendez-vous dire ?
Je veux parler de ces étranges épisodes qui avaient commencé dans l’enfance et qui se sont répétés tout au long de ma vie. Ces hauts et ces bas se succédaient, des moments, des périodes de forte intensité et puis, soudain d’autres de dépression. Les hauts mobilisaient toutes mes énergies jusqu’au moment où, épuisé, je m’effondrais. Ça pouvait durer des jours et des jours tant que je n’aboutissais pas dans ma réflexion. C’étaient d’intenses ruminations qui me tenaient en haleine jour et nuit et m’entraînaient dans un travail difficile et un quotidien éreintant. Ces épisodes complexes se succédaient en alternance et pouvaient s’étaler sur des mois, sur des années. Bien sûr, il y avait des répits, mais ces marathons ont bouleversé complètement mon existence et pas seulement sur le plan scientifique. J’étais tiré en avant par moi-même ; je ne pouvais me dédire. Je reste persuadé que je n’aurais pu y échapper, car c’était là un trait marquant de mon caractère, une dimension fondamentale de mon identité, une conformation de ma personne, sans doute innée. Oui, je pense que c’était héréditaire, car on retrouvait ce même comportement chez mon père Hermann qui a vécu toute sa vie ainsi, se relançant chaque fois dans son aventure, dominé qu’il était par sa passion pour la science et la technique, par son goût de l’invention.
Monsieur Einstein, vous avez été marié, vous avez eu des enfants ?
En effet, Monsieur l’Inquisiteur, j’ai eu une vie d’homme. Je me suis marié deux fois et j’ai eu d’autres aventures sentimentales. En effet, Monsieur l’Inquisiteur, j’ai eu une vie d’homme. Je me suis marié deux fois et j’ai eu d’autres aventures sentimentales. Avec Mileva Maric, que j’ai épousée à Berne en 1903, nous avons eu trois enfants. Une petite fille, Lieserl est née avant le mariage en 1902 ; ensuite, elle est restée dans la famille de ma femme en Serbie. Deux garçons : l’aîné, Hans Albert est né à Berne en 1904 ; il fit une brillante carrière d’ingénieur et de professeur d’université, il m’accompagna jusqu’à mes derniers jours ; le puîné est Eduard, né à Zurich en 1910, personnalité brillante, il est resté avec sa mère et malade, il a fini ses jours à l’hôpital psychiatrique de Zurich des années après ma mort. Je me suis marié une seconde fois après la Guerre, en 1919, avec ma cousine Elsa. Nous sommes restés ensemble jusqu’à sa fin en 1936. Elsa me rassurait. J’ai vécu avec elle et ma sœur, Maja, les meilleures heures de mon enfance ; j’ai toujours gardé la nostalgie de ce bonheur évanoui et de le retrouver fut pour moi un grand réconfort dans cette vie où j’étais ballotté entre mes réussites et les bourrasques de la haine. Elsa était ma cousine, plus âgée que moi, dès l’enfance, elle a toujours été mon ange gardien, elle me maternait ; elle m’a beaucoup aidé à traverser cette période très angoissante que nous avons connue avec l’ascension et l’accession au pouvoir des nazis, la persécution systématique des Juifs et les difficultés de notre exil aux États-Unis. Avec elle et ses deux filles Margot et Ilse, j’ai retrouvé une famille et une joie de vivre. Sa mort en 1936 m’a brisé le cœur.
Et Dieu, monsieur Einstein, qu’en pensez-vous ?
Je vous ai déjà répondu à ce sujet, mais j’ajouterais volontiers que pour ce qui est de Dieu lui-même, je me souviens d’avoir un jour écrit ceci : « Je vois seulement avec grands regrets que Dieu punit nombre de ses enfants à cause de leurs innombrables stupidités, pour lesquelles lui seul peut être tenu pour responsable ; de mon point de vue, seulement sa non-existence pourrait l’excuser. » De la même façon, l’homme qui est, comme moi, profondément convaincu de l’universalité de la loi de causalité ne peut un seul instant caresser l’idée de l’existence d’un être supranaturel interférant sur le cours des événements. Il n’a que faire d’une religion fondée sur la peur. Un Dieu qui récompense et punit est inconcevable, pour la simple raison que les actes de l’homme sont déterminés par la nécessité, interne et externe, de telle sorte qu’aux yeux de Dieu il ne peut être responsable, pas plus qu’un objet inanimé n’est responsable des forces auxquelles il est soumis »
Que pensez-vous de l’immortalité de l’âme ?
Je vais vous décevoir, Monsieur l’Inquisiteur, mais en fait, je n’en pense pas grand-chose. Pour moi, c’est simple, l’âme n’existe pas. Je ne crois pas à l’immortalité de l’individu, et je considère que l’éthique est une préoccupation exclusivement humaine sans autorité surnaturelle derrière elle. Je ne peux me faire à l’idée d’un Dieu qui récompense et punit. Je ne peux pas me figurer un individu qui survive à sa mort corporelle. Il me suffit de ressentir le mystère de la vie, d’avoir la conscience et le pressentiment du caractère admirable de tout ce qui est, de lutter activement pour saisir une parcelle, si minime soit-elle, de la raison qui se découvre dans la nature. À mes yeux, cette quête passionnée du réel, c’est l’objectif et la grandeur de la science.
Si vous ne croyez pas en Dieu et que vous ne pratiquez aucune religion, comment voyez-vous le monde et en quelle foi vous fiez-vous pour vous y guider ?
Dans Comment je vois le monde, j’avais formulé des aphorismes. J’en retiens particulièrement celui-ci : « La joie de contempler et de comprendre, voilà le langage que me parle la nature[8]. » Alors, pour me guider, je me fie à ma foi en l’intelligence humaine, je me fie à la pensée, à la réflexion ; ce sont les méthodes et les instruments que notre espèce a mis en place au fil des temps et qui lui ont permis de subsister et de se développer. De cela, toute ma vie en témoigne qui était fondée sur l’effort intellectuel et moral, sur cette foi humaine et sur le travail obstiné qu’elle suppose.
Quand même, Monsieur Einstein, vous êtes Juif et vous avez soutenu et aidé à la création de l’État d’Israël, n’était-ce pas un retour à la foi de vos ancêtres ?
Bien entendu, c’est exact, Monsieur l’Inquisiteur, j’ai prôné et soutenu le retour des Juifs en Palestine, mais cela n’avait rien à voir avec la foi au sens où les religieux l’entendent. Mon engagement reposait et repose encore sur des raisons proprement et exclusivement humaines et même, très concrètes. Si foi, j’ai, c’est foi en l’humaine nation. Je vous explique comment je vois les choses. Au cours du XIXᵉ siècle, dans une partie de l’Europe, la communauté juive a connu un double mouvement modernisateur : d’une part, elle tendait à s’émanciper de la religion et de ses coutumes moyenâgeuses et parallèlement, elle tendait à s’assimiler aux pays où elle résidait. C’était notamment le cas de ma famille. Cependant, dans d’autres parties de l’Europe, notamment dans l’Empire russe et donc en Pologne, Ukraine…, ce n’était absolument pas possible. Là, les Juifs étaient brimés, mis à l’écart, cantonnés dans les ghettos, subissaient des pogroms et beaucoup d’entre eux ne devaient leur survie qu’à la fuite. Pour des raisons culturelles et traditionnelles, la Palestine était considérée comme le lieu historique qu’il convenait de rallier, même si un grand nombre de Juifs choisissaient les États-Unis. Ces urgences se sont encore aggravées avec la montée du nazisme et la conquête de l’Europe par l’Allemagne, qui comme vous le savez sans doute, s’est conclue par le génocide de millions de Juifs, ce qu’on appelle la Shoah. Dans ce contexte, j’ai également soutenu la création de l’État d’Israël. On m’en a même proposé la présidence, que j’ai déclinée. Ce fut pareil pour l’Université Hébraïque de Jérusalem, à laquelle j’ai transmis toutes mes archives.
Monsieur Einstein en élaborant votre théorie du monde et en mettant au jour la plus grande force naturelle, n’avez-vous pas eu l’impression d’être Dieu vous-même ?
Non, rigoureusement, non !, Monsieur l’Inquisiteur. Je n’ai – hormis dans la prime enfance – jamais eu l’usage de mêler Dieu au réel et encore moins, à ma personne. Cette obsession des hommes de chercher le divin me paraît complètement absurde, même si je comprends que pour certains, il s’agit là d’une échappatoire à leur angoisse existentielle. Personnellement, j’ai créé mon sens de la vie sur une autre dimension : la dimension humaine de l’intelligence de ce que sont le monde et la nature. Et cette « plus grande force naturelle », dont vous m’attribuez la découverte, n’a rien à voir de près ou de loin avec un Dieu, quel qu’il soit. Sa puissance est le résultat d’un processus naturel, c’est-à-dire un effort particulier de l’humanité, où l’homme en usant de sa science, de son audace intellectuelle, a réussi dans certaines conditions à mettre en œuvre ce savoir.
Je vais insister, Monsieur Einstein, car quand même, la bombe atomique…
Monsieur l’Inquisiteur, laissez-moi développer mon argument à ce sujet. D’abord, je ne suis pas l’inventeur et encore moins, le père de la bombe atomique. L’idée d’énergie atomique ne découle pas de mes recherches théoriques qui se situaient ailleurs sur le plan scientifique et dataient déjà de bien des années. Pour ce qui est de la bombe atomique, je n’ai même pas été associé à sa conception ; bien au contraire, on m’avait soigneusement mis à l’écart de ce projet secret. On me soupçonnait. Par ailleurs, même si j’ai signé une lettre demandant au Président des États-Unis de mettre tout en œuvre pour réaliser une telle arme, c’était pour qu’au moins le monde libre la détienne le premier face à la « bête immonde » dont parle Bertolt Brecht. Imaginez un instant que les nazis aient mis au point une telle arme… et ils étaient sur la voie depuis longtemps et ils étaient capables d’y arriver. De plus, et c’était le pire, je le savais et ça me crevait le cœur, ces gens-là procédaient au massacre industriel systématique des Juifs – hommes, femmes, enfants, vieux, jeunes, tous les Juifs sur lesquels ils pouvaient mettre la main, ces Juifs qui étaient les miens, qui étaient mes parents proches et lointains. Ça m’était insupportable. Je vous prie de considérer également qu’un peu plus tard, j’ai tenté de dissuader le Président des États-Unis d’user de cette bombe contre les Japonais. Je n’ai pas été écouté ; ce n’était d’ailleurs plus le même Président. Maintenant, toujours en relation avec votre insinuante argumentation, je vous avoue qu’à aucun moment dans ce dilemme, je ne me suis pris pour Dieu, ni j’ai eu l’idée de me référer ou de m’adresser à lui et la seule foi qui m’a guidé est la foi en la capacité de l’homme d’être digne de l’humanité qu’il porte en lui.
Monsieur Einstein, vous avez mené une vie difficile, pesante, sans doute, mais extraordinaire. Il y a là un destin, une inspiration qui porte la marque d’une force, d’une intelligence hors du commun, d’un esprit tout puissant qui aurait guidé votre parcours. N’en avez-vous pas conscience et surtout, n’en éprouvez-vous pas une sorte de grâce, ne vous sentez-vous pas tenu de remercier ?
S’il y a jamais quelqu’un au monde que je voudrais remercier, c’est mon père Hermann Einstein pour m’avoir communiqué sa foi en la science, la technique, la raison et aussi, de m’avoir transmis un part de son puissant optimisme. C’est ça qui m’a tenu debout contre vents et marées, jusque dans les pires moments, jusque dans mes échecs, car j’en ai eus et de fait, vous avez raison, c’était lourd. J’ajouterais ceci que je me pose souvent la question du « Et si c’était à refaire ? Si je pouvais recommencer ma vie ? » La réponse va vous surprendre. Par moments, sur la fin de ma vie, au temps de la chasse aux sorcières aux États-Unis, disons vers 1954, je me suis senti comme ostracisé, j’ai eu le sentiment d’avoir la réputation d’être une bête noire et pas seulement en matière scientifique. Je cite textuellement ce que je disais un peu plus tard, c’était tout à la fin de ma vie, à un de ces moments tranquilles où on se laisse aller à réfléchir sur soi et ce qu’on a connu : « Si j’étais encore un jeune homme, et avais décidé de faire ma vie, je ne voudrais point tenter de devenir un savant, un universitaire, un professeur. Je choisirais plutôt d’être plombier ou colporteur, dans l’espoir de trouver ce modeste degré d’indépendance encore possible maintenant. »[9] Après quoi, je fus nommé membre d’honneur de l’Union des Plombiers.
Monsieur Einstein, il paraît qu’au moment de votre mort, vous avez dit quelques mots en allemand. Malheureusement, l’infirmière américaine ne comprenait pas cette langue et votre dernier message est resté dans les limbes. Qu’avez-vous dit ?
Je me souviens bien de cette brave infirmière qui se penchait sur moi. J’étais à l’agonie et malgré les calmants, je souffrais beaucoup. Comme je suis réaliste, je lui ai simplement dit : « J’ai mal. Vivement la fin ! »
Voilà, je vais pouvoir clore mon dossier, et en tant qu’Inquisiteur spécialisé dans la recherche des athées, je vais devoir trancher sur ce point précis. À mon sens, (et en la matière, je suis ce qu’on appelle un expert) je n’ai aucun doute, je vous déclare tout simplement athée et tout le reste est littérature. Et comme, si mes souvenirs sont exacts, vous aviez un penchant pour la voile, je vous souhaite « Bon vent et bon voyage dans l’éternité ! »
[1] OVRAAR : voir note dans Carlo Levi.
[2] Laurent Seksik, op. cit., p. 278
[3] Albert Einstein, op.cit., p. 264
[4] Philippe Frank, op. cit., p. 441
[5] Carlo Levi, Raoul Vaneigem, Clovis Trouille, Isaac Asimov, Jean-Sébastien Bach, Bernardino Telesio, Mark Twain, Satan, Michel Bakounine, Dario Fo, Hypatie, Cami, Dieu le Père, Émilie du Châtelet, Percy Byssche Shelley, James Morrow, Denis Diderot, Louise Michel, Jean Meslier, Alexandre Zinoviev, Edgar Morin, Savinien Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Sartre, Terry Pratchett, Marie Curie, Charles Darwin, Jésus, Giordano Bruno, Voltairine de Cleyre, Jacques Monod, Till Ulenspiegel, Simone Veil, Gogliarda Sapienza,
[6] Francis Blanche, in Babette s’en va-t-en guerre (1959).
[7] Albert Einstein, Comment je vois le monde, Flammarion, Champs sciences, Paris, 2017, 255 p.
[8] Il existe de nombreux livres, notamment biographiques, à propos d’Albert Einstein. Les trois ouvrages biographiques retenus ici sont ceux de Philippe Frank, Denis Brian et de Laurent Seksik.
Philippe Frank, Einstein. Sa vie et son temps, Flammarion, Champs biographie, Paris, 1991, 467 p.
Denis Brian, Einstein. Le génie, l’homme, Robert Laffont, Paris, 1997, 545 p.
Laurent Seksik, Albert Einstein, Gallimard, Folio, Paris, 2008, 304 p.
Il existe également de très nombreux articles sur Internet.
[9] Il existe énormément de textes et de commentaires accessibles sur Internet ; le lecteur pourra aisément s’y référer et s’y faire une religion à propos des convictions religieuses d’Albert Einstein. Il devra lui-même trancher entre ce qu’Einstein lui-même a appelé des mensonges et ce qui serait cohérent avec le tempérament, le comportement et les idées de l’estimable savant. L’Inquisiteur, homme très spécialisé dans la révélation des athées, ne s’y est pas trompé.
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